GRADIVA, CELLE QUI MARCHE Figure du seuil entre image, désir et corps
- Marie Bourdon

- 6 janv.
- 7 min de lecture

Gradiva, « celle qui marche », est le nom donné par Wilhelm Jensen à une figure de bas-relief antique conservée au Museo Chiaramonti (Vatican).
Dans son roman Gradiva (1903), l’image déclenche chez un archéologue un délire amoureux. Sigmund Freud en propose en 1907 une lecture fondatrice sur le refoulement, le rêve et le transfert. Alain Robbe-Grillet transforme enfin Gradiva en dispositif scopique sans résolution, où l’image ne mène plus au corps mais à la répétition.
Une image qui marche encore
Depuis des siècles, immobile, Gradiva marche. Ce bas-relief antique, conservé au musée Chiaramonti de Rome, et baptisé Gradiva (« celle qui marche ») par Wilhelm Jensen, n’a cessé de nourrir la pensée artistique, littéraire et psychanalytique.
L’image arrête le regard, mais ne le fixe jamais tout à fait. Elle appelle des mots, des récits, des déplacements. Presque aérienne lorsqu’on la saisit dans sa verticalité, elle devient hautement symbolique dès que l’on s’arrête sur ses détails : le drapé, l’inclinaison méditative de la tête, et surtout ce pied relevé, tendu vers l’avant. Ce pied — fragment du corps — concentre paradoxalement toute la puissance de la figure : il donne à voir un mouvement suspendu, une avancée figée.
Gradiva interroge ainsi le regard masculin, le désir, le féminin comme énigme, mais surtout la possibilité même de la relation. L’image contient un mouvement paradoxal : elle ne conduit pas immédiatement au corps réel, mais déclenche, chez celui qui la regarde, un bouillonnement fantasmatique et pulsionnel.
Gradiva n’est pas seulement une image : elle est un opérateur psychique. Elle occupe un seuil, cet espace instable où l’image peut soit conduire à la rencontre, soit s’y substituer entièrement.
Jensen — Quand l’image devient délire amoureux
Publié en 1903, Gradiva, fantaisie pompéïenne de Wilhelm Jensen constitue l’œuvre fondatrice de ce mythe moderne. Jensen s’empare du bas-relief romain et en fait le centre d’un récit où le désir se noue à l’image jusqu’au délire.
On ignore l’origine exacte de l’intérêt de Jensen pour cette sculpture. Ce qui est certain, c’est qu’il en fait un motif littéraire puissant, indissociablement lié au regard masculin et à l’obsession du détail corporel. Son héros, Norbert Hanold, est archéologue : homme de savoir, éloigné du vivant, retranché de toute vie affective.
Plus Norbert regarde Gradiva, plus il s’enfonce dans l’énigme de son pied droit : cet angle impossible dans la marche réelle devient le point d’accroche d’une question plus vertigineuse encore — celle de l’existence même de cette femme.
A-t-elle vécu ?
À quelle époque ?
De quelle lignée ?
Le délire s’intensifie lorsqu’un rêve le confronte à la mort de Gradiva lors de l’éruption du Vésuve à Pompéi. Puis survient une hallucination diurne : Norbert croit l’apercevoir vivante dans la rue. Il la poursuit. En vain.
Ces événements déclenchent une décision impulsive : partir pour l’Italie. Rome d’abord, puis, « contre toute attente et sans en avoir eu l’intention », Pompéi. Là, sous la chaleur écrasante de l’éternel midi, Norbert erre parmi les ruines avec le sentiment diffus « qu’il lui manque quelque chose, sans pouvoir dire quoi ».
La rencontre a lieu. Gradiva marche encore. Elle est identique à l’image : même vêtement, même grâce, même pied. Face à l’incarnation de son fantasme, Norbert fuit — car nul ne rencontre impunément ce qu’il a trop désiré. Il la fuit, puis la suit, jusqu’à reconnaître son visage : « Il sut sans aucun doute à qui appartenait ce visage ». Pourtant, loin de dissiper l’énigme, cette reconnaissance nourrit le délire.
Il lui parle en grec, puis en latin, l’interroge sur son ascendance et son père. Gradiva ne comprend ni l’un ni l’autre : elle parle allemand. Un premier voile tombe. Puis la voix — cette signature intime du vivant — le frappe : « J’étais sûr que tu avais cette voix-là ».
Peu à peu, la femme révèle son identité : Zoé Bertgang, amie d’enfance, voisine oubliée. Zoé — « la vie ». Nom que Norbert juge absurde : comment Gradiva pourrait-elle être vivante ? Ce n’est que par des preuves sensorielles élémentaires — le bruit de la mastication, la chaleur d’une main — que la corporéité de Zoé s’impose. Lorsqu’elle le nomme enfin : « Il n’y a vraiment aucun doute, tu es fou, Norbert Hanold », le délire commence à céder.
L’amour s’assume alors dans une scène finale où Zoé accepte, volontairement cette fois, de rejouer Gradiva, traversant la Strada Consolare en relevant son pied droit. L’image redevient jeu, et le fantasme peut céder la place à la relation.
Freud — Le refoulé marche toujours sur ses propres ruines
En 1907, Sigmund Freud publie Le délire et les rêves dans la Gradiva de Jensen. Il y traite le roman comme un cas clinique, mettant en lumière les mécanismes du refoulement, du rêve et du délire.
Freud insiste sur la capacité de la littérature à donner forme aux processus inconscients les plus universels :
« C’est dans sa propre âme que l’écrivain dirige son attention sur l’inconscient (…) et leur accorde une expression artistique, au lieu de les réprimer par une critique consciente. »
L’art devient ainsi un terrain privilégié pour la psychanalyse : il figure ce que la théorie conceptualise.
Gradiva condense les éléments refoulés du désir de Norbert. Elle se superpose à Zoé, aux sentiments d’enfance, jusque dans la signification de leurs noms : celle qui brille (Bertgang) devient trop dangereuse pour être maintenue dans le champ du vivant ; elle est ensevelie sous la figure antique. Seul subsiste le mouvement.
L’archéologie, choisie comme profession, participe de cette mise à distance du pulsionnel : Norbert s’éloigne du présent, du corps, de l’amour. Mais c’est précisément par un vestige — un bas-relief — que le refoulé trouve la voie de son retour.
« Le refoulé, lors de son retour, surgit de l’instance refoulante elle-même. »
Les rêves et le délire sont alors compris comme le compromis conflictuel entre désir et refus :
« Une composante du désir amoureux s’allie à une composante de refus pour que naisse le délire. »
Le voyage en Italie, loin d’être un rapprochement inconscient de Zoé, est au contraire une fuite hors de la proximité réelle. Et pourtant, c’est cette fuite qui rend la rencontre possible : Zoé se trouve elle aussi à Pompéi, avec son père. Le refoulé emprunte tous les frayages disponibles.
Zoé agit alors, selon Freud, en véritable thérapeute : elle n’impose pas brutalement la vérité, mais accompagne le délire, pose des questions, restitue progressivement les souvenirs refoulés.
« Le traitement consiste ainsi à lui restituer de l’extérieur les souvenirs refoulés qu’il ne peut pas libérer à partir de l’intérieur. »
La guérison s’accomplit dans une récidive d’amour — figure du transfert — qui, dans la fiction, retrouve son objet réel.
Robbe-Grillet — Quand l’image ne mène plus au corps
Avec C’est Gradiva qui vous appelle (2002), dernier scénario et ciné-roman d’Alain Robbe-Grillet, Gradiva subit une transformation radicale. Là où Jensen ouvrait vers la relation, Robbe-Grillet construit une machine scopique, sans résolution possible.
Le texte, écrit au présent, mêle narration et indications filmiques. Le lecteur est placé au cœur d’un dispositif où l’image se génère sous ses yeux. Le regard devient moteur, et piège.
Le personnage, John Locke, orientaliste européen à Marrakech, est d’emblée captif des images : diapositives, photographies, fragments de corps féminins. Une cavalière aperçue de nuit — chevelure blonde — déclenche un déluge fantasmatique. Les images deviennent progressivement érotiques, jusqu’à la reproduction de La Mort de Sardanapale de Delacroix : figure extrême d’un regard masculin immobile contemplant des corps sacrifiés.
Robbe-Grillet radicalise ce que Laura Mulvey a théorisé sous le nom de male gaze : le féminin fragmenté, passivé, livré à des regards multiples, tandis que le masculin demeure actif, support de l’identification. Le plaisir scopique, décrit par Freud comme « but sexuel intermédiaire », devient ici une impasse perverse.
Gradiva se démultiplie : croquis, photos, visions mentales, scènes de cauchemar. Hermione Gradivetski — « comédienne de rêves » — affirme que le monde onirique est aussi réel que la veille, mais infiniment plus violent. À la fin, sa mort réelle n’interrompt rien : John reste prisonnier de l’image, poursuivant une apparition inaccessible dans la foule.
Chez Robbe-Grillet, la Gradiva vivante n’existe plus. Il ne reste qu’un fantôme, une répétition sadique, une quête sans corps. L’image ne mène plus à la rencontre : elle se referme sur elle-même.
Gradiva, figure du seuil
Gradiva est une image inépuisable. Elle circule entre les œuvres, les époques, les regards, en se métamorphosant sans cesse.
Chez Jensen, elle ouvre le chemin du fantasme vers le corps et la relation.
Chez Freud, elle révèle la logique du refoulement et la puissance thérapeutique du transfert.
Chez Robbe-Grillet, elle devient le signe d’un enfermement scopique, où le désir se détruit faute de rencontre.
Gradiva est peut-être avant tout une figure du seuil :
seuil entre image et chair,
seuil entre délire et reconnaissance,
seuil entre désir vivant et pulsion de mort.
Elle rappelle que le regard peut conduire à la relation — ou s’y substituer entièrement. Et que c’est dans cette fragile différence que se joue, encore aujourd’hui, une part essentielle de la clinique du désir.
Auteure : Marie Bourdon / CFAP
Bibliographie
Musei Vaticani (Museo Chiaramonti) — Gradiva (notice officielle ; précise “celle qui marche” et l’attribution du nom par Jensen). Musées du Vatican
Jensen, Wilhelm — Gradiva: Ein pompejanisches Phantasiestück (1903). (Édition numérique : Project Gutenberg, pour attester le titre et la date.) Project GutenbergGallimard
Freud, Sigmund — Der Wahn und die Träume in W. Jensens “Gradiva” (1907). (Texte allemand disponible via Gutenberg/ibiblio, indiquant l’édition 1907.) UK Mirror Service
Freud, Sigmund — Le délire et les rêves dans la “Gradiva” de W. Jensen (édition Gallimard — notice éditeur). Gallimard
Freud, Sigmund — Trois essais sur la théorie sexuelle (titre original Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie, 1905 ; notice PEP/Standard Edition comme source savante). Pep Web+1
Robbe-Grillet, Alain — C’est Gradiva qui vous appelle (Éditions de Minuit, notice éditeur). Les Éditions de Minuit
Mulvey, Laura — “Visual Pleasure and Narrative Cinema”, Screen, vol. 16, n°3 (Autumn 1975), p. 6–18 (Oxford Academic / DOI). OUP Academic+1
Questions fréquentes
Gradiva est-elle une œuvre antique ou une invention littéraire ?
Les deux. Il s’agit d’un bas-relief antique conservé au Museo Chiaramonti, dont le nom Gradiva (« celle qui marche ») a été popularisé par Wilhelm Jensen en 1903.
Pourquoi Freud s’intéresse-t-il à Gradiva ?
Freud lit le roman comme un cas clinique fictif permettant de mettre en lumière les mécanismes du refoulement, du rêve, du délire et du transfert, et d’affirmer la valeur de l’art comme révélateur de l’inconscient.
Quel est le rôle de Pompéi dans le récit ?
Pompéi est le lieu où le fantasme affronte la réalité. Freud y voit une fuite du désir réel qui, paradoxalement, rend la rencontre possible.
En quoi la Gradiva de Robbe-Grillet est-elle différente ?
Chez Robbe-Grillet, Gradiva ne mène plus à la relation. Elle devient une machine scopique, enfermée dans la répétition, la fragmentation du corps et l’impasse du regard.
Quel lien avec le male gaze ?
Le ciné-roman de Robbe-Grillet illustre un régime du regard analysé par Laura Mulvey : un regard masculin qui fragmente et capture le féminin, au détriment de toute rencontre réelle.



Belle découverte à travers cet article riche et très intéressant!