top of page

Omar Khayyâm - quatrain 31 - Ce qui fut écrit

  • Photo du rédacteur: Marie Bourdon
    Marie Bourdon
  • 27 avr.
  • 4 min de lecture

……………………………………………………………………………………………………………


« Dès le commencement fut écrit ce qui sera ;

Infatigablement la plume écrit, sans souci

Du bien ni du mal.

Le premier jour, elle a marqué tout ce qui sera…

Notre douleur et nos efforts sont vains. »

……………………………………………………………………………………………………………

 

L’homme n’est pas libre de son destin : Khayyâm nous le dit d’emblée.


Le quatrain déploie le temps : comme origine « dès le commencement », « le premier jour » ; comme durée, dans l’adverbe « infatigablement » (l’action ne cesse pas, elle dure, depuis l’origine, sans céder) et comme variation à travers les différents temps verbaux, du passé simple au passé composé et au futur, en passant par le présent.


Que décrit la flèche du temps ? L’inscription d’un destin par une main invisible, seulement évoquée métaphoriquement à travers « la plume » : pas de sujet la maniant, une sorte de plume auto-agissante, en plus d’être infatigable et indifférente à toute morale (« sans souci du bien et du mal »).

Face à ce texte déroulé comme le fil des Parques, « notre douleur et nos efforts sont vains », conclut Khayyâm, et le présent du verbe confère à notre impuissance un aspect radical.

Douleur et efforts sont sans effet devant le destin qui nous échoit et qui court sur la flèche du temps.

Cette plume sans âme ni même intention à notre égard, qui écrit en mécanique froide, trace une ligne et aucun écart n’est possible.


Khayyâm énonce donc la non liberté de l’homme. Mais au sein de cet impossible, un seuil apparaît dans les mots choisis par le poète : notre douleur et nos efforts sont vains, rester sur le versant de la souffrance ne modifie pas la donne.

Rien n’attendrira la plume. Aucune plainte, aucune bonne volonté humaine ne dévieront son trait puisqu’elle est indifférente. Supporter n’ouvre pas vers un paradis mais vers le même néant.

Il est illusoire de croire en un avènement du sens en compensation de la souffrance.

 

Quand l’illusion tombe, et si la plainte cesse, la pensée, la relation, la création deviennent des réponses possibles : ni effacement de ce que trace la plume -impossible - ni réparation des dommages estimés, mais réponse : le sujet se maintient là dans une parole qui fait face au réel.


Pour la psychanalyse, cette plume qui écrit sans connaître le temps ou la morale, c’est l’inconscient. Le sujet est pris dans ce langage dont il ne connaît pas la structure mais qui agit, dans les symptômes, les lapsus, et les répétitions.

Le sujet de la psychanalyse, comme l’homme de Khayyâm, est d’abord impuissant, pris, par exemple, dans le retour incessant d’échecs, de conduites addictives, d’angoisses et d’inhibitions : la répétition est infatigable.


Il y a malgré tout un possible au cœur même de cette impuissance : celui de l’écart, du déplacement du regard.

La cure fait advenir un nouveau genre de lecture : elle instaure un cadre où le sujet, s’il ne peut corriger le texte déjà écrit, apprend, en en saisissant les traces et les condensations dans son dire, à le lire différemment.

L’association libre met à jour les nœuds, les ponctuations de ce récit singulier.

Ce qui est écrit dans l’inconscient et qui prend corps dans le sujet, à son insu, peut donc être feuilleté et lu dans la cure : ainsi, ce qui « fut écrit » ne sera pas effacé, mais restauré comme un discours où le sujet retrouve (presque au sens grammatical) une marge d’action face à son verbe. Il redéfinit sa position subjective.


Ce que la plume écrit, il faut le lire.

 

Une analogie est possible entre le quatrain de Khayyâm et le tableau de Remedios Varo, artiste surréaliste espagnole (1908-1963) : Creación de las aves (Création des oiseaux), 1957, Musée d’Art moderne de México


Dans ce tableau, une créature au corps de hibou et aux extrémités (mains, pieds) humaines est attablée, en pleine création.

Un triangle capte la lumière du dehors, d’une étoile, qui tombe sur la table : c’est ce rayon qui permet à la femme hibou de faire exister les oiseaux, à l’aide d’une plume, reliée à un violon incrusté dans sa poitrine.

Au fil du travail (appuyé par une machine ovoïde alimentant la palette en couleurs), les oiseaux s’envolent, on en voit un s’élancer, sur la droite.

Ici, l’écriture transforme : elle part de la nuit du cosmos et finit en envol. Elle s’abreuve à différentes sources, se nourrit de relations entre les choses, franchit des seuils et des matières.

Comme chez Khayyâm, la plume tenue par la femme hibou écrit infatigablement mais son texte n’est pas figé, il produit du mouvement.

Cette table, où elle se tient très droite, recueillie, concentrée, attendant le rayon et prête à le transformer, pourrait figurer la scène analytique : l’association capte parfois un éclair, l’écoute de l’analyste, ses interprétations, suggèrent des couleurs, ce qui était écrit prend une autre forme et change de place.

Les oiseaux métaphorisent la transformation de ces signifiants venus de la nuit de l’inconscient.

La création est une réponse au texte déjà écrit.

 

Posts similaires

Omar Khayyâm - quatrain 146 - La coupe brisée

Khayyâm brise sa coupe. Mais la coupe n’accuse pas, ne fait pas de reproche, ne se plaint pas : elle accueille la destruction comme une dimension presque naturelle de son devenir, invitant l’homme à c

 
 
 
Omar Khayyâm - quatrain 44 - Douces-amères

il faut se méfier de la fortune, prise au sens de destin, car elle n’offre rien de stable, aucune garantie de bonheur, de réussite, d’accomplissement. C’est la roue du sort, qui distribue arbitrairem

 
 
 

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note

Site propulsé par le Cercle Franco-Autrichien de Psychanalyse - 2003-2026

8 rue de Rozambidou F-29930 Pont-Aven

Tous les textes et graphismes n'engagent que leurs auteurs... et ne sont pas libres de droits.

bottom of page