Omar Khayyâm - quatrain 44 - Douces-amères
- Marie Bourdon

- il y a 9 heures
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« Sois prudent : la fortune est incertaine ;
Prends garde : le glaive du destin est acéré.
Si le sort te met des amandes douces
Dans la bouche,
Ne les avale pas ; du poison s’y mélange. »
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Le quatrain enchaîne les avertissements et les intensifie, à travers des impératifs qui incitent à la prudence. Khayyâm énonce les pièges, en allant du général : fortune / destin, au plus intime, à ce qui rentre dans le corps, par la métaphore des amandes.
« Sois prudent / Prends garde / Ne les avale pas. »
Le premier invite à la circonspection.
Le deuxième préconise l’alerte, une posture qui se prépare à la riposte.
Le dernier, à la forme négative, est catégorique, il ne désigne plus une attitude mais un acte, en négatif : ne pas incorporer en soi une substance imposée. Résister par le refus, l’abstention/abstinence.
Il ne faut pas faire confiance, il faut se méfier de la fortune, prise au sens de destin, car elle n’offre rien de stable, aucune garantie de bonheur, de réussite, d’accomplissement. C’est la roue du sort, qui distribue arbitrairement biens et maux. Non seulement le succès n’est pas garanti, mais la fortune étant « incertaine », s’il arrive que l’homme l’atteigne, il peut tout aussi vite le perdre, dans un détour capricieux du sort.
Après la fortune, c’est l’image du glaive qui surgit : épée tranchante, arme que le destin peut dégainer à tout moment pour infliger des blessures irréparables. Il figure ce qui tombe soudain pour venir couper la chair, faire couler le sang, donner la mort.
Pas d’incertitude ici : le glaive acéré attend, et peut se présenter à n’importe quel moment. Même dans le bonheur, la coupure est déjà là.
L’éviter est impossible, s’y préparer oblige à renoncer aux illusions de l’immortalité et des désirs vains.
Le sort, avatar de la fortune, du destin, intervient dans le poème au plus près du sujet, dans son corps. Les amandes, mets délicat et riche, promesse savoureuse sous une coque rigide, sont doubles : elles peuvent être douces, ou amères et fatales. Ce n’est qu’en bouche qu’elles révèlent leur vraie nature: c’est alors précisément là, dans le corps, qu’il s’agit de les laisser en suspens, sans les intégrer.
Ce cœur amer caché est aussi le coeur du quatrain, celui qui justifie les avertissements précédents. Là encore, tout comme avec le glaive prêt à s’abattre, Khayyâm affirme que ce qui nourrit le corps, ce qui procure du plaisir, est aussi inévitablement ce qui l’altère et peut le perdre.
L’homme, ici, ne prend pas l’initiative de manger, c’est le sort qui lui met l’aliment dans la bouche, visant à lui faire avaler ce que la vie a prévu pour lui.
Passivité du sujet, impuissance et soumission à ce qui vient. La réalité contient en son cœur un piège, une menace, qui s’y cachent: elle n’est jamais pure.
Khayyâm ne donne pas de solution miracle pour échapper à ces dangers évoqués : il prévient mais n’empêche pas, reconnaissant l’inéluctable, engageant à la distance.
Ne pas avaler les amandes douces, c’est ne pas se voiler la face en croyant qu’un bonheur, qu’un gain, n’a qu’une face : chaque chose va indissociablement liée à son revers.
Il s’agit, en n’avalant pas, d’éviter l’incorporation naïve, de maintenir une distance intérieure pour se préserver, de suspendre l’adhésion, le consentement à un plaisir immédiat.
Il y a une illusion à croire que l’on peut passer au travers de toutes ces menaces puisque même le doux porte la substance létale.
Il ne s’agit pas pour autant de renoncer à investir la vie et ses satisfactions, mais à équilibrer principe de plaisir et principe de réalité, à maintenir une conscience en alerte, un esprit débarrassé de son illusion de toute-puissance, un corps averti contre l’accumulation des jouissances matérielles.
Le sujet est invité à se tenir dans une zone d’éveil, un espace ouvert à ses faiblesses et insuffisances, reconnues et assumées. Il accepte les expériences et la chute des semblants qui entretiennent croyances fausses et sentiments de pouvoir.
La vie ne peut être maîtrisée totalement, elle conserve une part d’ombre, un manque irréductible à reconnaître pour éviter l’effondrement, l’attaque.
Le narcissisme doit s’allier à une forme de défaite : accepter la castration c’est être pleinement sujet, assumer la posture psychique de celui qui ne peut ni ne sait tout.
Ni le propos de Khayyâm, ni la pensée psychanalytique ne prônent une quelconque morale, un recours au religieux pour supporter la misère de la nature humaine.
Cependant, ce quatrain peut renvoyer à certains passages de Blaise Pascal (1623-1662), dans la mesure où on y trouve cette référence à l’inconscience et à l’impuissance des hommes face à leur propre précarité.
« Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir. » (p 87)
« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, puisqu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.
Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale. » (P 162-163)
Ce qui ne peut se voir chez Khayyâm est l’amer sous le doux ; chez Pascal, c’est le précipice masqué par le divertissement.
La vulnérabilité est présente des deux côtés : au cœur du destin chez le poète, dans la disproportion chez Pascal, puisque l’infime peut détruire l’homme.
Les deux auteurs, toutefois, ne proposent pas la même sortie : si l’élévation par la pensée peut redonner une dignité à l’homme, selon Pascal, Khayyâm, lui, est moins catégorique. Il suggère de garder un œil ouvert, de ne se faire aucune illusion sur la nature fondamentalement amère de l’existence.
L’homme pascalien peut cesser de se divertir, et alors il est sauvé.
Chez Khayyâm, il n’y a pas de salut : impossible de séparer vie et douleur, de faire l’économie de cette ambivalence.
L’intrication entre pulsion de vie et pulsion de mort est inévitable.
C’est au cœur du sujet que le poison se loge ; dans la répétition, le négatif devient même partie d’une identité, d’une structure.
Le poison, c’est l’impossibilité inhérente à l’objet du désir : aucune jouissance ne peut être pleine, stable, quelque chose fait défaut en son centre.
Le danger n’est pas tant dans l’existence de l’ambivalence que dans l’incapacité à accepter une satisfaction sans manque.
La psychanalyse rejoint Pascal en reconnaissant que l’homme se distrait de ce qui l’angoisse, tente de l’écarter : l’homme des Pensées prône le retour au divin ; le psychanalyste énonce la division comme structure du psychisme.
Khayyâm dit « Méfions-nous et prenons de la distance »
Pascal dit « Pensons et revenons en Dieu »
Le psychanalyste dit « Reconnaissons et élaborons le manque, dans la parole »
Pascal, Blaise (1972). Pensées. Librairie générale française.

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