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Omar Khayyâm - quatrain 146 - La coupe brisée

  • Photo du rédacteur: Marie Bourdon
    Marie Bourdon
  • il y a 14 heures
  • 4 min de lecture

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Hier soir, j’ai brisé ma coupe contre une pierre…

La tête me tourna d’avoir pu faire une telle chose,

Et la coupe m’a dit dans sa langue mystique :

« J’ai été comme toi, tu seras comme moi un jour. »


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Ce quatrain débute comme un récit : indication temporelle précise, sujet réalisant une action, objet la subissant.

Ce n’est pas un objet quelconque : « ma coupe », dit Khayyâm, et l’on comprend d’emblée, avec le possessif, que c’est l’élément essentiel du poème.

Elle apparaît paradoxalement dans son éclatement : elle ne s’est pas brisée seule contre une pierre, le poète assume la responsabilité de sa destruction. Il a cassé quelque chose de précieux, d’unique, qui lui appartenait.

L’action est d’autant plus fracassante qu’elle n’est accompagnée d’aucune explication sur ses motifs : déception, colère, lassitude ? Une émotion puissante et incontrôlable a pu traverser le corps qui a agi ainsi.


L’acte est suivi d’une prise de conscience presque dépressive, logée dans un symptôme corporel : « La tête me tourna d’avoir pu faire une telle chose ».

Ce vertige qui suit le geste destructeur assimile la coupe au poète : il détruit l’objet et c’est dans son corps même qu’il en reçoit l’écho, comme s’il avait porté atteinte à quelque chose en lui. Le poète ne comprend pas son geste, il contient une part d’énigme, une disproportion inexplicable (« une telle chose »).


Et la coupe, soudain, prend la parole « dans sa langue mystique » : ici le quatrain, qui avait débuté dans un événement prosaïque, acquiert une dimension métaphysique.

Mystique est ce qui est initié aux mystères : sa parole prend valeur d’éclairage interprétatif. Elle établit une stricte équivalence entre le sujet et l’objet, en deux segments comparatifs : « J’ai été comme toi, tu seras comme moi un jour. »

Prophétie mystérieuse qui instaure une égalité d’être. Faite de glaise, dans la tradition persane à laquelle se réfère Khayyâm, la coupe est donc de la même matière que l’homme. La différence de substance est abolie, seule la forme achevée les distingue l’un de l’autre.


La coupe a vécu son temps d’objet, puis elle s’est brisée.

L’homme, lui aussi, vivra son temps humain, et sera brisé par la main du destin.


La coupe n’accuse pas, ne fait pas de reproche, ne se plaint pas : elle accueille la destruction comme une dimension presque naturelle de son devenir, invitant l’homme à comprendre qu’il aura à faire de même, le temps venu. L’objet détient un savoir : les formes changent.


La coupe qui se brise contre une pierre renvoie à la fin brutale d’une forme d’illusion de permanence, à un narcissisme qui se cogne à la dureté du réel.

La cassure n’est pas un simple accident, elle est nécessaire : elle permet le surgissement d’une forme de vérité psychique, dans le vertige ; en attendant que le sujet intègre la violence de ce savoir sur la castration symbolique.

Le rétrécissement radical du narcissisme, l’acceptation nécessaire de la limite sont imposés par la coupure du langage : c’est la parole de la coupe qui énonce la loi.

Cassé, ça parle encore : c’est même la destruction d’une forme pleine qui a produit le message de vérité, la lucidité.


Ce que travaille la psychanalyse, cette acceptation d’un sujet non figé, toujours potentiellement transformable jusque dans ses blessures, le quatrain l’énonce poétiquement : il y a des mouvements du corps subits, des pulsions agressives qui se retournent contre l’objet, et une prise de conscience, un gain psychique.

Face à l’irréversible (destruction de la coupe, mort du sujet, manque au cœur du désir), le tragique est malgré tout dépassé : le sujet est invité à accepter la plasticité de sa forme, l’incomplétude fondamentale.

Il ne nie pas la destruction, il l’inscrit dans un ordre naturel, lui donne une forme dans le langage.

 

C’est dans l’objet brisé, le sujet pris dans le vertige de l’acte de destruction, qu’un parallèle est possible avec le tableau du peintre français Jean-Baptiste Greuze (1725-1805) : Le miroir brisé (1762-1763)


Au centre d’une pièce au désordre très marqué, une jeune femme est assise, le corps incliné vers la gauche, le visage et le regard penchés vers le miroir qui gît à ses pieds, brisé. Elle semble tenter d’y distinguer encore son reflet.

Son buste blanc et nu, largement visible grâce au décolleté de la robe, a la même teinte que celle des avant-bras et des mains, réunies sur sa cuisse gauche : des mains qui peut-être viennent de passer à l’acte et de jeter le miroir au sol. L’expression du visage trahit une forme de désolation face à l’accompli.

La description qui accompagne le tableau sur le site du musée, mentionne le désordre, ainsi que le désarroi du personnage aux mœurs légères qui vient de perdre sa virginité.

Le tableau figure ce moment où quelque chose de l’intime, de l’image de soi, de l’intégrité, est tombé.

Comme chez Khayyâm, en brisant l’objet le sujet prend acte d’une perte irrémédiable : l’illusion d’une forme parfaite, toujours complète, d’un corps préservé de la faillite et du temps. Le sujet advient par ce geste.

La coupe parle et invite à accepter le changement ; dans le tableau, le miroir fragmenté reflète encore une image.

C’est en acceptant de se (sa)voir en morceaux que le sujet investit pleinement son existence.

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