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Omar Khayyâm - quatrain 150 - Suppose que tu n'existes pas...

  • Photo du rédacteur: Marie Bourdon
    Marie Bourdon
  • il y a 2 jours
  • 3 min de lecture

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Ne te dépense pas en tristesse insensée,

mais sois en fête.

Donne, dans le chemin de l’injustice,

l’exemple de la justice,

Puisque la fin de ce monde est le néant,

Suppose que tu n’existes pas, et sois libre.

……………………………………………………………………………………………………………

 

Khayyâm tisse les paradoxes : la tristesse requiert la fête, l’injustice la justice, le néant la liberté.


Le moi ne doit pas se laisser dissoudre dans le désespoir : cette tristesse n’a pas de sens puisqu' elle s’applique à une réalité – le destin, la mort – que le sujet ne peut maîtriser. Elle ne lui apporte aucun gain, aucune échappatoire, ne fait que rajouter une émotion paralysante au non-sens de l’existence.

La fête, au contraire, est le mouvement : elle symbolise le consentement, l’acceptation de l’éphémère, de la nature même de la vie.

Il ne s’agit pas d’un dérèglement de tous les sens, mais d’un refus de stagnation dans le tragique, l’angoisse.

La fête représente la lucidité d’un esprit qui voit l’inanité, l’accepte, continue de vivre.


Ce « chemin de l’injustice », trajet de vie vers le néant, ponctué d' aléas, il faut l’emprunter en donnant « l’exemple de la justice ».

Il ne s'agit pas d'une conscience morale qui viserait à obtenir une récompense, dans un au-delà, pour des actions et comportements vertueux. Elle est plutôt droiture, tenue, face à soi-même et à l’autre. Dignité, lucidité, forme de retrait : ne pas rajouter d’injustice, de faille de jugement, à celle du monde.

Ne pas aller dans le sens du monde, de son absurdité.


Le dernier précepte coupe le souffle. Il est le vrai coeur du quatrain.


L’on aurait pu jusqu’alors assimiler le poème à une manière de Carpe diem, il devient une philosophie sans concessions.

Khayyâm ne console pas, il retourne les choses en une sorte de pari pascalien inversé, reversé sur l’homme : « Puisque la fin de ce monde est le néant, Suppose que tu n’existes pas, et sois libre ».

Cette hypothèse folle permet au sujet, dans une posture ironique, de prendre le contrepied du devenir : à la fin qui est néant, il oppose un détachement déjà assumé et se libère.

La liberté vient dans ce geste de prendre à sa charge: activité de la pensée contre impuissance face au réel.


Accepter la finitude sans se plaindre. Accepter la dissolution à venir du corps dans un dessaisissement présent de l’ego, se défaire des illusions identitaires, sociales, pour se réaliser en tant que sujet.

La liberté reste possible malgré la finitude, le manque, le désir qui ne trouve pas son objet : être en fête, ce n’est pas se divertir pour oublier, c’est au contraire accepter ces limites internes, psychiques.

 

C’est dans un premier rapprochement presque naturel que ce quatrain de Khayyâm nous rappelle Épicure (342- 270 av. J.-C.)  et la Lettre à Ménécée


Le point central qui permet de les mettre en parallèle est une forme de libération de la peur et de l’angoisse existentielle, face à la mort :

« Celui des maux qui fait le plus frémir n’est rien pour nous puisque tant que nous existons la mort n’est pas, et que quand la mort est là nous ne sommes plus. »


Khayyâm et Epicure invitent à se déprendre des conceptions imaginaires et à voir dans la conscience de la finitude un gain de liberté.


Epicure prône l’ataraxie, cette absence de trouble, obtenue dans la mesure, un plaisir gagné dans une vie simple, une fête sans excès.


On perçoit chez Khayyâm une dimension plus vertigineuse.

Il ne balaie pas comme nulle et non avenue la question du néant, elle reste au centre de la conscience: le sujet compose son existence avec et malgré elle. Elle devient la condition même de la pensée et de l’attitude juste.


Les deux philosophes engagent à se libérer de la peur, à se désidentifier de l’angoisse qui empêche de vivre pleinement.

Mais là où Epicure argumente, enseigne, fait école, Khayyâm condense: dans une langue poétique, il invite à un engagement existentiel lucide, appelle à une fête et à une justice qui ne comportent aucune garantie métaphysique.


La liberté se conquiert dans la confrontation au manque et à la finitude: chaque sujet la gagne ainsi, dans un travail psychique qui est le mouvement même de l'existence.

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