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Omar Khayyâm - Quatrain 130 - La chaîne de la trame

  • Photo du rédacteur: Marie Bourdon
    Marie Bourdon
  • il y a 22 heures
  • 4 min de lecture

Marie Bourdon


Dans ce quatrain, qui exprime en questions répétées le doute sur la finalité de l'existence, Khayyâm interroge le coeur de la trame. Son poème permet une approche psychanalytique de la trace et du manque constitutif du sujet.


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« À quoi bon la venue,

à quoi bon le départ ?

Où donc est la chaîne de la trame

de notre vie ?

Que de corps délicats le monde brise…

Où donc est partie leur fumée ? »

 

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Dans ce quatrain aux accents de l’Ecclésiaste, Khayyâm interroge, à trois reprises.


Construite en symétrie de segments non verbaux, la première question porte sur le sens de la naissance (la venue) et de la mort (le départ) : deux événements balises synonymes de transformation, de passage d’un état à l’autre, non vie/naissance, vie/mort.

Quelle finalité ont-ils, se demande le poète : à quoi bon ? Et non pourquoi ? Aucune réponse rationnelle n’est attendue, la question présente un doute sur la logique de l’apparition et de la disparition. Le bon va du côté du bénéfice et du gain : que gagne-t-on à naître puis à mourir ?


La vie, qui se déroule entre les deux, est évoquée dans une métaphore textile. La chaine de la trame va au cœur même de la logique précisément, de la cohérence, de ce qui fait tenir l’existence.

Où est la cohérence de notre texte, quel nœud rendrait l’ensemble lisible, en montrerait la structure générale ?

La chaîne de la trame, c’est cet entrecroisement de fils, dans le travail textile : un fil horizontal (la trame) est introduit dans des fils verticaux (la chaîne) dans le tissage de la matière, pour en constituer l’armure.

L’étymologie réunit dans le verbe latin texere, les actions de tisser, tramer, écrire, raconter.

Chercher la chaîne de la trame, c’est chercher la logique interne du récit de vie, ce qui en fait une histoire prise dans un discours (ou prenable par lui), partageable.


Pas de réponse à cette question non plus, et ce qui vient en écho, c’est la destruction : un monde présenté comme une instance impitoyable, impersonnelle, brise ces corps délicats. En passant de l’abstraction interrogative à la chair, Khayyâm énonce une forme de violence inouïe, arbitraire, dans ce trajet existentiel : la venue, la destruction, le départ.


La dernière question peut offrir une surprise. Le poète n’y interroge plus le sens mais l’espace : où ?

Comme s’il introduisait un au-delà de la destruction, où les corps brisés devenus fumée se rassembleraient… Cette fumée, plutôt que la dernière apparition du corps vivant, serait un changement de forme. Transformation et non dissolution, maintien de la vie dans une substance autre.

Khayyâm interroge ici la trace.

Et peut-être justement que la trace, le sens, seraient à chercher dans le discours même du poète (la trame de son œuvre) et de tout sujet qui s’interroge sur le devenir, la pensée donnant alors épaisseur et temporalité, hors biologique, aux corps que « le monde brise » .


En psychanalyse, on retrouve ces questions sur l’origine et le sens, ces traces : les symptômes, les blocages répétés et les rêves énigmatiques sont autant de traces d’événements qui ont marqué le sujet. Sur le divan, dans le cabinet, la fumée est là, témoignant du disparu.

Le patient cherche, soutenu par l’association libre et l’écoute, la chaîne de la trame de sa vie, les endroits où des fils entrecroisés ont fait noeud.

Sa parole convoque les traces psychiques laissées par les expériences de vie, souvent liées à des personnes rencontrées, aimées : la fumée de ce qui est passé est toujours perceptible dans le présent.

Il dit, reformule, répète, en quête d’un sens, quand peut-être, comme Khayyâm, il s’agirait de laisser les questions résonner, puis de saisir, dans la logique du langage même qui le traverse, ce qui structure son fonctionnement de sujet. De percevoir et de conserver la trace de ce qui fut.

Accepter de ne pas comprendre toute l’histoire est un enjeu de l’analyse : assumer le discontinu, la brisure, le point de suspension. Repérer, reconnaître et intégrer en soi.

Le sens manque, le manque est fondamental au désir, l’horizon de la mort doit être accepté. Face à cela, le sujet adopte une position inédite, se réorganise en fonction des trous et des noeuds dans la trame, forcément toujours incomplète.

Endosser ce vêtement troué, connaître le contour de ces traces qui nous constituent, ne pas renoncer aux traces que l’on peut construire délibérément, dans la relation ou dans la création, par exemple.

 

Un tableau de Francisco de Goya, exposé au musée du Prado, pourrait faire écho à ce quatrain : Perro semihundido (1820-1823).

 

Peinte à l’origine sur un mur, cette scène minimaliste est partagée en deux parties : un large espace supérieur jaune ocre, comme une tempête de sable qui viendrait recouvrir le chien, dont le corps est invisible dans la partie inférieure, plus foncée, du tableau. Entre les deux espaces, une ligne courbe où se dresse encore la tête de l’animal, regard dirigé vers le haut.

Les espaces sont mouvants, origine ou fin, la figure semble en train de se dissoudre, mais le peintre la maintient dans cette presque disparition, sur un fond informe où le regard n’a aucun point d’accroche : il se concentre sur le chien dont la présence fragile condense toute la vie du tableau.

Comme l’être dans le poème de Khayyâm, pris entre naissance et mort, entre mort et fumée, dont les questions glissent et restent sans réponses, à la surface du monde ; comme le sujet en analyse qui interroge la trame de sa vie, tente de se la représenter, pour inventer d’autres positions subjectives, le chien de Goya est dans un espace intermédiaire, ni disparu ni tout à fait présent, suspendu entre deux, le regard encore ouvert.

Un mouvement, partout, est perceptible et soutient la vie qui demeure : dans la fumée, dans le langage, dans la tête qui peut-être se hisse plutôt que de disparaître.


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