Omar Khayyâm — Quatrain n° 121 —QUE NOUS ARRIVA-T-IL?
- Marie Bourdon

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Marie Bourdon
A partir d'un quatrain de Khayyâm, nous suivons la chute des illusions de jeunesse, du savoir et de la maîtrise. Le poème ouvre une lecture psychanalytique du manque, du vacillement du sujet et du temps qui emporte toute certitude.
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« Jeunes, nous avons quelque temps
fréquenté un maître,
quelque temps nous fûmes heureux
de nos progrès ;
Vois le fond de tout cela : que nous arriva-t-il ?
Nous étions venus comme de l’eau,
Nous sommes partis comme le vent. »
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C’est une séquence narrative, dans la veine du tempus fugit, qui ouvre le poème : le bonheur d’une jeunesse qui se forme auprès d’un maître, trouve du plaisir à progresser, est déjà menacé par la répétition de ce « quelque temps », indiquant l’éphémère.
La scène est rompue par un impératif qui invite le regard à s’ouvrir pour considérer, a posteriori, la profondeur du vide sous la surface. Une question tranchante – "Que nous arriva-t-il ?" – réclame une prise de conscience de la vanité des choses. Ce verbe suggère un événement, ce passé simple une action qui fait rupture dans le cours du temps : la rupture est produite par le regard qui consent à embrasser la totalité du temps accompli.
La réponse en énonce l’insaisissable dans deux vers qui coulent en octosyllabes et rassemblent le mouvement inexorable de l’existence, de la naissance à la mort, à travers la métaphore de l’eau et du vent. Deux éléments qui symbolisent à la fois le passage, l’absence de prise et de maîtrise.
La voix du poète, lucide, se situe comme en surplomb, dans un au-delà qui le fait considérer la disparition comme déjà advenue, « nous sommes partis », puisqu’en effet elle est inscrite dès le départ.
Khayyâm invite à reconsidérer les illusions de l’existence à la lumière de son inexorable flux qui interdit d’en rien saisir. Savoir, bonheur, progrès, rien ne tient et ne remplit dans un cours du temps sans répit
C’est sous l’angle du savoir qu’est regardée l’illusion. Le plaisir des progrès est un trompe-l’œil narcissique qui se dévoile après-coup, dans un brusque renversement opéré par la question. Le savoir ne protège pas du destin humain, il ne recouvre pas le réel.
En psychanalyse, le sujet vient voir, pose la question de ce qui lui est arrivé. Sa parole, sur le divan, indique les boucles du discours du maître dans lequel il est pris : assignations familiales, sociales qui ont figé son fonctionnement, en masquant le manque, pourtant inhérent au sujet.
Le travail analytique a alors pour but de redonner à la trajectoire son mouvement : l’eau et le vent, évoqués par Khayyâm, nous indiquent l’instabilité fondamentale de l’être, pris dans des processus pulsionnels, traversé par le langage. L’analyse est un temps pour voir.
Et le discours de l’analyste ne transmet pas de savoir tout fait : en ce sens, il déjoue la fixité psychique en mettant en jeu le désir du sujet, en faisant apparaître le manque et en favorisant l’émergence de signifiants nouveaux autour desquels organiser une cohérence inédite. Le savoir est celui de l’inconscient.
Le sujet n’est jamais figé, il trouve dans l’analyse un possible point de vacillement, l’occasion, comme dans le poème de Khayyâm, de revoir, relire ses expériences de vie.
Elle propose un seuil pour voir ça : que le savoir ne comble pas, que l’expérience ne fixe rien dans le marbre, et que le sujet, sans essence stable, est pris dans un devenir à réorganiser jusqu’au terme de la vie.
Ce poème de Khayyâm pourrait être rapproché du tableau de Caspar David Friedrich (1774-1840), Le voyageur contemplant une mer de nuages, peint vers 1817 et exposé au Kunsthalle de Hambourg. Visible en suivant le lien ci-dessous
Il met en espace ce que le poème inscrit dans le temps.
Le personnage, vu de dos, se tient sur un promontoire d’où il contemple un paysage rocailleux enveloppé d’amas nuageux. Les teintes et les lignes associent dans un mouvement tourbillonnant les nuages au ciel. Le paysage n’est pas net, il fluctue, s’efface et demeure, réorganisé dans ses formes.
Cette figure peut condenser celle du poète lui-même, dont le regard contemple le mouvement de la nature indifférente aux hommes.
Celle de l’autre, invoqué par Khayyâm, appelé à regarder non plus le temps mais ici l’espace, tout aussi redoutable et insaisissable.
Celle du jeune, enfin, dans l’illusoire bonheur : campé sur ses jambes, la gauche repliée vers l’avant dans l’arrêt du pas, la droite tendue comme doublée par une mince canne en oblique, le voyageur est, face au paysage naturel presque informe et en voie de dissolution, dans une posture de maîtrise, tant par le corps que par le regard.
Mais le savoir ne tient pas face au réel de la disparition, le regard ne suffit pas à maîtriser et comprendre.
Regarder, pourtant, est nécessaire.
Entre l’impuissance face à une forme de sublime et le désenchantement face au déroulement du temps, le sujet trouve une troisième voie dans la psychanalyse où il traverse l’illusion de maîtrise pour se construire un discours singulier.

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