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Névrose, quand l’art urbain devient lieu de dépôt clinique. : figure clinique de la tenue (4² + 3² = 5²)

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • 10 janv.
  • 15 min de lecture

Dernière mise à jour : 12 janv.

Quand l’art urbain devient lieu de dépôt clinique.


Ce texte part d’un fait clinique ordinaire : une analyse s’achève, et rien ne disparaît. Le symptôme ne cède pas comme un voile. Le conflit ne se résout pas. Pourtant, quelque chose tient autrement.


Le point de départ se situe à un moment précis, hors du cadre analytique, dans un espace urbain en transformation. Un patient inscrit au marqueur indélébile une formule élémentaire sur un coffrage de chantier. Ce geste, situé au croisement du graffiti urbain et de la fin de cure, ouvre un espace singulier où l’art n’illustre pas la psychanalyse, mais la prolonge autrement.


À partir de cette inscription, l’article propose une figure simple pour penser la névrose non comme déficit ou causalité, mais comme résultante stable de forces incompatibles. Cette figure ne vise ni l’explication ni la généralisation. Elle sert à déplacer l’écoute, de la question du manque vers celle de la tenue, puis vers celle du coût.

Ce texte s’adresse aux praticiens en général, et plus particulièrement à ceux en formation au Cercle Franco-Autrichien de Psychanalyse, là où l’art ne vient pas décorer la clinique, mais la faire avancer. Il n’avance aucune théorie nouvelle et ne propose aucune méthode. Il s’inscrit dans un moment privilégié où le geste artistique urbain devient un lieu de dépôt clinique, permettant d’interroger autrement la fin de cure, la supervision et la responsabilité du geste analytique.

 

1. Une fin de cure à Lorient

La cure ne s’est pas close par une interprétation décisive. Les séances se sont arrêtées lorsque la parole n’appelait plus de reprise. Le travail avait cessé de demander un prolongement.

Quelques mois plus tard, le patient m’a proposé une bière. Il ne cherchait ni à commenter l’analyse ni à en tirer un bilan. Il voulait simplement marquer la séparation. J’ai accepté.

Nous nous sommes retrouvés à Lorient, dans un quartier en transformation. Chantiers ouverts, murs provisoires, surfaces promises à disparaître sous l’habillage définitif. Le lieu montrait un état transitoire, sans mémoire encore stabilisée.

En marchant, le patient a évoqué le travail accompli. Il n’a parlé ni d’apaisement ni de résolution. Il a décrit un déplacement plus discret : une autre manière de se tenir dans ce qui, jusque-là, lui demandait un effort constant. Il a mentionné une idée apparue après la fin des séances. Pas une interprétation. Une forme.

Il s’est arrêté devant un coffrage de banchage tout juste posé. Le bois était clair, intact, sans trace. Sur cette surface provisoire, il avait écrit au marqueur indélébile.

La formule apparaissait simplement : 4² + 3² = 5². En dessous, un tracé : deux axes perpendiculaires, des repères chiffrés, une diagonale. À côté, un mot : Nevrosis.

Il n’a pas commenté le dessin. Il ne m’a pas demandé ce que j’en pensais. Il a regardé l’inscription comme on regarde quelque chose qui n’appartient déjà plus tout à fait à soi. Puis il a dit, sans emphase :

« Tout ce qui me gênait, c’était des forces en travers. On ne les a pas supprimées. On les a remises en place. La force de ma névrose, c’est ce 5². »

Je me suis tu. La phrase ne cherchait ni validation ni prolongement. Elle constatait une position acquise. Le patient n’annonçait aucune guérison. Il ne transformait pas la névrose en réussite. Il en désignait la fonction.

Le choix du support comptait. Le coffrage ne portait pas une mémoire ancienne. Il annonçait un mur à venir. Le marqueur indélébile inscrivait une forme durable sur une surface destinée à disparaître. Le geste liait la tenue et l’effacement. Il déposait la formule hors du sujet, sans chercher à la conserver.

Ce moment m’a paru cliniquement précis. La fin de cure ne prenait pas la forme d’une disparition du symptôme, mais celle d’un déplacement du rapport à la forme qui avait soutenu le sujet. Ce qui relevait d’une lutte intérieure devenait lisible. Ce qui exigeait une vigilance constante pouvait être regardé sans urgence.

Nous sommes entrés dans le bistrot. La conversation a glissé vers des sujets ordinaires. Rien ne demandait reprise. Le travail avait trouvé sa limite.

Je suis reparti avec cette image. Non comme une illustration, mais comme un repère clinique. Une analyse peut s’achever lorsque le sujet parvient à inscrire hors de lui la forme qui l’a maintenu en vie, sur un support qui n’appelle ni sacralisation ni conservation.


2. Ce qui tient

La clinique se laisse souvent guider par la plainte. Le sujet parle de ce qui manque, de ce qui fait défaut, de ce qui n’a pas eu lieu. Ce discours appelle spontanément une recherche de causes. Il invite à comprendre, à relier, à expliquer. Cette voie rassure. Elle n’éclaire pas toujours.

Je préfère déplacer l’écoute vers ce qui tient. Non vers ce qui brille ou réussit, mais vers ce qui permet à la vie de rester praticable. Le sujet ne s’effondre pas. Il travaille, il se lie, il persiste. Cette persistance mérite examen.

Le symptôme joue ici un rôle décisif. Il n’apparaît pas comme une anomalie isolée, mais comme une organisation. Il ordonne le temps, régule l’angoisse, distribue les places. Il impose des contraintes. Il rend aussi possible une continuité. Le sujet s’y soumet souvent à contrecœur, mais il s’y appuie.

La névrose nomme cette tenue. Elle ne décrit ni une origine ni une vérité enfouie. Elle désigne une solution trouvée pour éviter un effondrement plus coûteux. Cette solution reste imparfaite. Elle exige des détours, des répétitions, parfois des rituels. Elle fonctionne pourtant.

Beaucoup de sujets vivent cette tenue comme une faiblesse. Ils se reprochent de dépendre d’un symptôme, d’une organisation trop rigide, d’une manière d’être qui les épuise. Ils espèrent s’en débarrasser. Cette attente traverse souvent les débuts de cure.

La clinique gagne en précision lorsqu’elle renonce à ce projet. Le symptôme ne se laisse pas supprimer sans conséquences. Il occupe une place. Il soutient un équilibre précaire. Le défaire sans précaution expose à une chute que le sujet n’a pas toujours les moyens d’affronter.

Penser en termes de tenue modifie la position de l’analyste. L’intervention ne vise plus la révélation d’un manque, mais l’évaluation d’une stabilité. La question change. Elle ne porte plus sur ce qui fait défaut, mais sur ce qui permet au sujet de continuer malgré le conflit.

Cette perspective interdit une confusion fréquente. Stabilité ne signifie pas santé. Une forme peut tenir au prix d’une dépense excessive. Elle peut permettre de vivre tout en épuisant. La névrose ne garantit aucun confort. Elle garantit seulement une continuité.

Reconnaître ce point évite deux erreurs opposées. La première consiste à moraliser le symptôme, à le traiter comme une faute à corriger. La seconde consiste à le sacraliser, à le considérer comme intouchable. La clinique exige une voie plus étroite.

Cette voie commence par un constat simple. Tant que la forme tient, l’analyste doit mesurer ce qu’il risque de faire tomber. Tant que la tenue reste possible, même coûteuse, l’intervention réclame retenue. Le travail portera ailleurs.

La cure ne cherche pas à abolir ce qui tient. Elle vise à rendre cette tenue lisible. Lorsque le sujet parvient à reconnaître la fonction de sa névrose, il cesse de la combattre aveuglément. Il peut alors interroger le prix qu’il paie pour la maintenir.

Ce déplacement change la dynamique du travail. Le symptôme perd son statut d’ennemi intérieur. Il devient un objet d’examen. Le sujet gagne une marge. Cette marge n’efface pas le conflit. Elle permet de le supporter autrement.

C’est à partir de cette reconnaissance que la clinique peut avancer. Non en promettant une disparition du symptôme, mais en ouvrant la possibilité d’une autre économie. La question du coût se pose alors clairement. Elle appelle un autre regard.


3. Forces en travers

La clinique se trouble dès qu’elle cherche à relier trop vite. Elle veut comprendre, articuler, réduire l’écart. Elle suppose une continuité là où le sujet éprouve une tension. Cette supposition rassure. Elle fausse souvent l’écoute.

Deux forces traversent le sujet sans se parler. L’une relève du réel. Elle impose des contraintes sans négociation possible : le corps, la perte, le temps, la dette, la limite. L’autre relève de l’imaginaire. Elle propose des images, des idéaux, des scénarios de réparation, des promesses de cohérence. Ces forces ne s’additionnent pas. Elles se croisent.

Le sujet vit dans cet écart. Il ne choisit pas l’une contre l’autre. Il supporte leur traversée simultanée. Le conflit ne naît pas d’une contradiction logique, mais d’une cohabitation forcée. La clinique gagne en précision lorsqu’elle renonce à traduire l’une dans le langage de l’autre.

Beaucoup d’erreurs viennent de cette traduction abusive. On cherche une cause réelle à une exigence imaginaire. On attribue une origine imaginaire à une contrainte réelle. Le discours se complexifie. Le symptôme persiste. Le sujet s’épuise.

Penser en termes de forces en travers interdit cette réduction. Chaque force conserve sa logique propre. Aucune ne corrige l’autre. Leur rencontre produit une tension durable. Cette tension ne disparaît pas par l’explication. Elle appelle une forme.

La névrose apparaît à cet endroit précis. Elle ne résout pas le conflit. Elle lui donne une orientation. Elle trace une diagonale praticable entre des exigences incompatibles. Le sujet ne supprime ni la contrainte ni l’idéal. Il organise leur coexistence.

Cette organisation ne relève pas d’un calcul conscient. Elle s’installe par ajustements successifs, par essais, par renoncements partiels. Le sujet apprend à vivre dans une géométrie contrainte. Il ne la formule pas. Il la pratique.

La clinique perd son fil lorsqu’elle cherche à faire dialoguer ce qui ne dialogue pas. Elle gagne en justesse lorsqu’elle accepte l’orthogonalité. Les forces restent étrangères l’une à l’autre. Leur croisement suffit à produire une vie possible, au prix d’une tension constante.

Cette tension ne signale pas un échec. Elle indique une condition. Le sujet ne vise pas l’harmonie. Il cherche une orientation. Il avance selon une diagonale qui ne supprime aucun des axes, mais qui les rend supportables.

L’analyste travaille à cet endroit. Il ne cherche pas à aligner les forces. Il évite de les confondre. Il aide le sujet à reconnaître la géométrie dans laquelle il vit déjà. Cette reconnaissance n’apaise pas tout. Elle stabilise.

Lorsque cette stabilité devient lisible, le travail peut se déplacer. La question ne porte plus sur la suppression du conflit, mais sur la dépense qu’exige son maintien. Le coût apparaît alors comme l’enjeu central.


4. Le carré : intensité et coût

La clinique rencontre souvent la fatigue avant la plainte. Le sujet parle d’usure, de lassitude, d’un épuisement qui ne cède pas avec le repos. Il cherche une explication. Il invoque le contexte, l’histoire, la charge actuelle. Ces raisons existent. Elles ne suffisent pas.

Je préfère entendre cette fatigue comme un indice de dépense. Le sujet ne tombe pas. Il tient. Cette tenue exige une mobilisation constante. Le corps et la pensée travaillent sans relâche pour maintenir une forme qui empêche l’effondrement.

Le carré désigne cette intensité. Il ne renvoie pas à une quantité mesurable, mais à un prix payé. Une contrainte modeste peut exiger une dépense considérable. Une organisation élégante peut coûter très cher. La fatigue ne correspond pas à la gravité du conflit, mais à l’énergie requise pour le maintenir à distance.

Beaucoup de sujets interprètent cette usure comme une faiblesse personnelle. Ils se reprochent de ne pas tenir davantage, de manquer de solidité ou de volonté. Cette lecture morale aggrave souvent la situation. Elle ajoute une dépense supplémentaire à une économie déjà saturée.

Le carré permet un déplacement décisif. Il rappelle que toute forme stable exige un entretien. Il empêche de confondre stabilité et santé. Il oblige à reconnaître que certaines vies tiennent au prix d’un effort disproportionné.

La névrose ne garantit aucun confort. Elle garantit une continuité. Elle maintient une orientation praticable entre des forces incompatibles. Cette orientation réclame vigilance, contrôle, répétition. Le sujet paie ce maintien par une fatigue diffuse, parfois envahissante.

La cure agit rarement là où le sujet l’attend. Elle ne supprime ni les forces ni la diagonale qui les relie. Elle modifie la manière dont le sujet engage son énergie. Elle travaille sur la dépense, non sur l’existence même du conflit.

Cette modification reste souvent discrète. Le sujet continue à vivre avec des tensions comparables. Il parle encore de difficultés. Pourtant quelque chose s’allège. Le contrôle se relâche légèrement. La rumination perd de sa tyrannie. Le corps retrouve une part de disponibilité. Le sujet ne devient pas plus fort. Il devient moins requis.

Je reconnais là un signe clinique fiable. Lorsque la fatigue cède sans que la structure disparaisse, le travail avance. Le sujet cesse de payer un prix excessif pour maintenir ce qui lui permet de vivre. Il ne renonce pas à la forme. Il en réduit l’exigence.

Cette réduction ne s’obtient ni par un effort supplémentaire ni par une décision volontaire. Elle survient lorsque le sujet cesse de se confondre avec la nécessité de tenir. Il accepte que la forme existe sans devoir être défendue à chaque instant.

Le carré ne désigne donc pas une faute à corriger. Il indique une zone de travail. Là où la dépense devient excessive, l’intervention trouve sa place. Là où la dépense reste supportable, l’analyste s’abstient.

Cette lecture protège contre deux dérives opposées. La première consisterait à attaquer trop vite une structure encore nécessaire. La seconde consisterait à sacraliser une forme qui épuise. La clinique exige une évaluation constante du prix payé.

Lorsque le sujet parvient à mesurer ce prix, la fatigue change de statut. Elle cesse d’envahir toute la scène psychique. Elle redevient un signal. Cette transformation suffit parfois. Elle ouvre une marge. Cette marge permet de continuer.


5. Usages cliniques

La figure proposée n’a de valeur qu’à l’épreuve de la pratique. Elle ne vise ni à expliquer le sujet ni à ordonner la clinique. Elle sert à orienter le geste analytique et, parfois, à l’empêcher.

Le premier usage concerne l’écoute du symptôme. Dès lors que l’analyste reconnaît une tenue, il cesse de traiter le symptôme comme un défaut à corriger. Il l’aborde comme une organisation. Cette position modifie immédiatement le transfert. Le sujet ne se sent plus sommé de renoncer à ce qui lui permet de vivre. Il peut alors parler autrement de ce qu’il maintient.

Ce déplacement protège contre une intervention prématurée. Tant que la forme tient, l’analyste doit mesurer ce qu’il risquerait de faire tomber. Une interprétation juste sur le plan du sens peut devenir violente sur le plan de la tenue. La clinique exige ici retenue et précision.

Le second usage concerne la dépense. La figure aide à distinguer ce qui relève du conflit de ce qui relève de son coût. Le travail analytique gagne en efficacité lorsqu’il vise l’allègement de la dépense plutôt que la suppression de la structure. Cette orientation évite une promesse intenable. Elle recentre la cure sur un objectif praticable.

Dans la séance, ce travail se manifeste par des déplacements discrets. Le sujet parle moins pour se défendre. Il contrôle moins ce qu’il dit. Il tolère davantage l’incertitude. Ces modifications n’annoncent aucune guérison. Elles signalent une réduction de l’exigence.

Un troisième usage concerne le moment de l’abstention. La figure fournit un repère simple. Lorsque la dépense reste supportable et que la tenue demeure opérante, l’analyste s’abstient. Il renonce à intervenir pour satisfaire une attente théorique ou personnelle. Cette abstention relève d’une éthique, non d’une passivité.

À l’inverse, lorsque la dépense devient excessive, la figure autorise une intervention ciblée. L’analyste ne cherche pas à interpréter le conflit. Il vise à desserrer une contrainte, à déplacer une rigidité, à introduire un jeu minimal. L’efficacité se mesure alors à l’allègement, non à la compréhension.

La figure trouve aussi un usage dans la temporalité de la cure. Elle aide à reconnaître un moment d’arrêt. Lorsque le sujet parvient à identifier la forme qui le soutient et à en mesurer le coût, le travail change de statut. La cure ne vise plus une transformation majeure. Elle peut s’achever sans précipitation.

Ces usages supposent une discipline. L’analyste doit résister à la tentation d’appliquer la figure comme un modèle. Elle ne remplace ni l’écoute ni le jugement clinique. Elle sert d’appui ponctuel, jamais de grille générale.

La valeur de cet outil tient à sa sobriété. Il n’ajoute pas de concept. Il n’impose aucun langage. Il rappelle seulement une exigence : reconnaître ce qui tient avant de vouloir modifier, et mesurer le prix payé avant de promettre un changement.


6. Supervision

La supervision ne porte pas sur le patient. Elle porte sur la pratique de l’analyste qui vient parler de son travail. Le cas clinique sert de support. L’enjeu se situe ailleurs.

L’analyste arrive souvent avec un malaise diffus. Il parle d’un patient qui stagne, d’un travail qui n’avance plus, d’un sentiment d’impasse. Il formule une demande d’éclairage. Cette demande recouvre fréquemment une remise en question plus profonde : celle de sa position dans la cure.

La supervision gagne en netteté lorsqu’elle déplace l’attention. La question ne porte pas d’abord sur ce que fait le patient, mais sur ce que l’analyste cherche à faire tenir. Le symptôme du patient importe moins que la manière dont l’analyste s’y rapporte.

J’écoute alors la fatigue. Non celle du patient, mais celle de l’analyste. Une fatigue d’intervention, d’attente, parfois de déception. Cette fatigue signale souvent une confusion. L’analyste se trouve requis par une forme qu’il tente de modifier sans en reconnaître la fonction.

La figure proposée trouve ici son usage le plus précis. Elle aide à distinguer deux registres : ce qui tient dans la cure, et ce que l’analyste supporte difficilement de cette tenue. Le malaise du praticien ne provient pas toujours d’un échec du travail. Il provient parfois de la résistance de la forme à toute transformation rapide.

La supervision devient alors un lieu de déplacement. Elle ne cherche pas une meilleure interprétation. Elle interroge l’exigence que l’analyste adresse au cas. Elle met au travail la question suivante : pourquoi cette forme devrait-elle céder maintenant ?

Ce déplacement engage une éthique. L’analyste peut découvrir qu’il pousse là où il devrait s’abstenir. Il peut aussi reconnaître qu’il évite une intervention par crainte de déstabiliser une tenue qu’il a lui-même investie. La supervision éclaire ces points aveugles.

La figure du carré aide à formuler cette analyse sans accusation. Elle permet de parler de coût, de dépense, de tenue, sans rabattre la difficulté sur une insuffisance personnelle. Elle déplace la remise en question de l’analyste vers sa relation à la forme du cas.

Dans certains cas, la supervision conduit à une retenue accrue. L’analyste accepte que la cure tienne ainsi, même à grand prix, et qu’une intervention viendrait ajouter une dépense inutile. Dans d’autres cas, elle autorise une prise de risque mesurée. La forme coûte trop cher, et l’analyste accepte alors de déplacer une force.

La supervision ne tranche pas. Elle ne valide pas. Elle n’enseigne pas une bonne manière de faire. Elle permet à l’analyste de reprendre la responsabilité de son geste, sans se réfugier derrière un savoir ou une école.

Lorsqu’elle fonctionne, la supervision ne produit pas une solution. Elle produit une clarification. L’analyste repart avec une position plus juste, parfois plus modeste, souvent plus silencieuse. Cette clarification suffit. Le travail peut reprendre autrement.


7. Limites

La figure proposée ne vaut qu’à condition de rencontrer ses limites. Une clinique qui ignore ce point se transforme vite en modèle. Ce texte ne cherche pas ce destin.

La première limite apparaît lorsque aucune résultante ne s’est constituée. Certaines vies ne tiennent pas selon une diagonale stable. Le sujet passe d’une contrainte à l’autre sans parvenir à organiser leur coexistence. La fatigue n’indique alors aucune dépense structurante. Elle signale une absence de forme. La figure devient inopérante. Une autre lecture s’impose.

Une seconde limite surgit lorsque la forme s’est rigidifiée. La diagonale existe, mais elle ne se laisse plus déplacer. Le symptôme ne soutient plus seulement la vie. Il s’impose comme identité. Le sujet ne mesure plus le coût. Il le revendique parfois. La figure cesse d’ouvrir une marge. Elle décrit un verrouillage.

Dans ces situations, l’usage de la figure exige prudence. Elle ne doit pas servir à légitimer une immobilité sous couvert de respect clinique. Elle peut aider à repérer une fixation, mais elle ne fournit aucun levier direct. Le travail se déplace alors vers une autre question : celle de la jouissance attachée à la forme.

Une troisième limite concerne les configurations où la géométrie même se défait. Les forces ne se croisent plus selon des axes reconnaissables. Le rapport au réel ne se laisse pas ordonner par une tension stable. La notion de résultante perd sa pertinence. La clinique relève alors d’une autre logique.

Je pense ici aux structures où la tenue ne procède pas d’un compromis, mais d’une construction d’un autre ordre. La figure proposée ne permet pas d’en rendre compte. Elle risquerait même d’introduire une confusion préjudiciable. La clinique gagne à reconnaître ce seuil.

Ces limites ne constituent pas un défaut de la figure. Elles en garantissent l’usage. Un outil clinique doit savoir où il cesse d’opérer. La tentation de l’étendre affaiblirait sa précision.

Je tiens à souligner un dernier point. La figure ne doit pas devenir un idéal thérapeutique. Elle ne désigne aucune norme à atteindre. Elle ne promet aucune économie parfaite. Elle décrit une situation possible, jamais souhaitable en soi.

Sa valeur tient à sa modestie. Elle aide à écouter sans forcer. Elle aide à intervenir sans précipitation. Elle aide surtout à se taire lorsque le geste risquerait de faire tomber ce qui, malgré son coût, permet encore au sujet de vivre.

Au-delà de cette limite, la clinique demande autre chose.


Conclusion

Je n’ai pas cherché, dans ce texte, à redéfinir la névrose. Je n’ai pas davantage voulu proposer un modèle explicatif ou une nouvelle grille de lecture. J’ai travaillé à partir d’un constat clinique simple : certaines vies tiennent, et cette tenue a un coût.

La figure 4² + 3² = 5² n’explique rien. Elle n’éclaire aucune origine. Elle ne promet aucune résolution. Elle désigne une situation. Elle permet de regarder autrement ce qui, dans la clinique, relève moins du manque que de l’effort continu pour maintenir une forme viable.

Cette figure invite à un déplacement du regard analytique. Elle incite à reconnaître ce qui tient avant de vouloir transformer. Elle oblige à mesurer la dépense avant de promettre un allègement. Elle rappelle que la stabilité n’équivaut ni à la santé ni à la paix, mais qu’elle constitue parfois la seule orientation praticable.

L’usage de cette figure reste volontairement limité. Elle ne s’applique pas à toutes les configurations cliniques. Elle ne vaut ni pour absence de forme, ni pour rigidification extrême, ni pour les situations où la géométrie même du rapport au réel se défait. Elle ne doit ni s’étendre ni se substituer à l’écoute.

Sa valeur tient à sa sobriété. Elle offre un appui ponctuel pour la pratique, la supervision, et parfois pour penser une fin de cure. Elle aide à se taire lorsque le silence protège davantage que l’interprétation. Elle aide aussi à intervenir lorsque le coût devient excessif.

Si ce texte peut servir, ce sera comme un outil discret. On pourra s’y référer sans y adhérer, l’ouvrir sans le suivre, l’abandonner sans le contester. Il ne demande aucune fidélité.

La psychanalyse ne vise pas à supprimer les formes par lesquelles une vie tient. Elle vise à permettre qu’elles deviennent lisibles, parfois négociables, rarement abolies. La figure proposée n’a d’autre ambition que d’accompagner ce travail, sans le diriger.

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