à partir d’un graffiti, « MISERE DE LA CULTURE »
- Fabrice LAUDRIN

- 11 janv.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 12 janv.

Voir avant de répondre
Une scène murale comme épreuve pour la psychanalyse
Je pars d’un graffiti.
Un mur, à Quimper, devant un cinéma. Rien de spectaculaire. Rien de clandestin non plus. Un mur comme il y en a tant, traversé par des gestes qui ne se sont pas concertés, mais qui se sont rencontrés malgré eux.
En haut, un pochoir rouge : MISÈRE DE LA CULTURE, glissement du Ministère de la Culture.
En dessous, dans le tiers bas, un œil dessiné au marqueur noir. À côté, légèrement à l’écart, un A cerclé anarchiste. Ces trois signes ne se recouvrent pas. Ils ne dialoguent pas. Ils ne se corrigent pas. Ils coexistent. Et cette coexistence suffit à faire scène. Ce mur ne raconte pas une lutte. Il montre une désynchronisation.
1. Le diagnostic déjà posé
Le pochoir est un geste sûr. Il suppose un temps de préparation, un choix typographique, une intention claire. Il imite la langue institutionnelle, sa solennité, sa frontalité. Il ne crie pas. Il constate.
« Misère de la culture » n’appelle pas une réponse. Il annonce un état. Il dit ce que beaucoup pensent déjà. Il formule un diagnostic que l’on pourrait croire partagé.
Ce type d’énoncé a une efficacité redoutable : il ferme la discussion par sa justesse même. Il ne provoque pas. Il précède.
Dans la rue comme ailleurs, le diagnostic a pris de l’avance. Tout est déjà nommé. Tout est déjà su. La misère, l’aliénation, la capture, l’appauvrissement symbolique : le vocabulaire est prêt.
Le mur parle avant que quelqu’un n’ait parlé.
Le regard qui arrive après
Sous ce pochoir, quelqu’un a dessiné un œil.
Un œil simple, non stylisé, presque fragile. Un dessin de carnet plus que de manifeste. La pupille est noire, pleine, légèrement tournée vers le haut. L’œil regarde le texte.
Ce détail est décisif. Cet œil ne regarde pas la rue.
Il ne regarde pas le passant. Il ne regarde pas le symbole anarchiste. Il regarde ce qui a été écrit.
Ce n’est pas un œil de surveillance. C’est un œil qui lit. Ou plutôt : un œil qui reçoit. Quelqu’un a levé les yeux vers le diagnostic. Et au lieu d’ajouter une phrase, il a tracé un regard.
Ce geste n’est ni politique ni esthétique. Il n’argumente pas. Il ne réfute pas. Il n’adhère pas non plus. Il marque un temps rare : celui où le sujet n’a pas encore trouvé comment répondre.
L’œil n’explique rien. Il encaisse.
2. Voir n’est pas encore parler
Il serait tentant d’idéaliser ce regard. D’y voir une résistance pure, un reste humain face aux slogans. Ce serait une erreur.
Le regard n’est pas une vertu. Il peut être fatigue, sidération, arrêt. Il peut être le signe d’une impuissance autant que d’une disponibilité.
Mais il indique quelque chose de précieux : un temps intermédiaire. Un temps où le sujet est touché par ce qui est dit, sans encore s’y reconnaître, ni s’y opposer.
Ce temps est instable. Il ne dure jamais longtemps.
Sur un mur comme dans une cure, il est vite recouvert par autre chose.
3. La politique arrive après
À côté de l’œil, un A cerclé anarchiste. Geste rapide, générique, reproductible. Un signe qui ne lit pas la scène. Il se pose là comme ailleurs.
Ce symbole n’est pas faux. Il n’est pas illégitime. Mais il n’est pas en relation avec l’œil. Il arrive après.
La politique, ici, n’est pas une réponse. Elle est une reprise. Une manière de réinscrire la situation dans un code déjà disponible. Elle redonne une place, une identité, une orientation.
Elle comble le vide laissé par le regard.
4. Ce que ce mur fait à la psychanalyse
Cette scène murale agit comme un miroir coupant pour la psychanalyse contemporaine.
Le pochoir, c’est l’interprétation déjà formulée. Juste, claire, socialement recevable.
L’œil, c’est le sujet qui n’a pas encore vu par lui-même ce que cette interprétation implique pour lui.
Le symbole A, c’est la solution prête à l’emploi, idéologique ou identitaire, qui arrive pour stabiliser.
La psychanalyse se fourvoie quand elle croit que le danger vient encore du dogme ou de l’autorité. Le danger, aujourd’hui, est plus discret : la justesse prématurée.
Une interprétation peut être exacte et pourtant fermer le temps subjectif. Elle peut produire de l’acquiescement, du silence, ou un regard levé qui ne sait plus où aller.
Parler trop tôt n’est pas toujours une violence. Mais c’est parfois une manière élégante d’empêcher le sujet de voir.
5. RedTeam contre nous-mêmes
Rien ne garantit que l’œil soit une réaction consciente au slogan. Rien ne prouve la chronologie. Rien n’assure que ce regard soit autre chose qu’un dessin parmi d’autres.
Il faut accepter cette fragilité. Ce texte ne démontre rien. Il soutient une hypothèse.
Mais cette hypothèse mérite d’être tenue : il existe un temps entre le diagnostic et la réponse. Un temps où le sujet n’est ni ignorant, ni militant. Un temps que la psychanalyse devrait savoir reconnaître, et surtout ne pas coloniser trop vite.
6. Le seuil
Ce mur n’oppose pas des camps. Il montre une succession de gestes qui ne tombent pas à la même heure.
Quelqu’un a nommé. Quelqu’un a regardé. Quelqu’un a repris.
Entre ces trois temps, quelque chose se joue que la psychanalyse ne peut pas ignorer si elle veut rester vivante.
Avant de vouloir interpréter le monde, il arrive qu’un sujet lève les yeux.
Ce moment-là n’est ni silence, ni résistance.
C’est un seuil.
Et peut-être que notre responsabilité commence là :
savoir attendre que le regard ait lieu, avant de dire ce qu’il voit.




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