[Blancage], l’effacement administratif des inscriptions urbaines sauvages.
- Fabrice LAUDRIN

- 21 nov.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 2 jours

La consultation n’avait pas lieu au cabinet. Elle ne pouvait pas. Il fallait cet air humide, ce ciel bas des côtes du Finistère sud en novembre, cette pierre mal séchée. Concarneau en hiver, autrement dit : la vérité sans le décor, dans le dur humide, dans la vraie vie froide de l’ici et maintenant.
Le patient m’attendait devant un mur, un vrai — du béton enduit. Taggeur de rue après le travail, fonctionnaire territorial, service-service, la cinquantaine droite, la tête encore pleine d’idéaux. L’un d’eux, celui qui le maintient dans cette névrose entre deux chaises, consiste à persister à croire qu’on peut à la fois hurler et ménager le chœur, être libre d’exprimer le mal-être tout en respectant la « symbiose » sociale.
Sa spécialité est de retourner les ACAB, non pour les adoucir mais pour leur rendre une face humaine, une face visible : All Cops Are Bastards, ok, c’est un cri dans une langue transfrontalière, mais pas sans visage, et surtout pas sans regard.
Il ploie les A en yeux, tord les C ou les K en nez ou en bec d’oiseau, redresse les B — majuscules en poing levé, minuscules en pouce tendu — son anatomie de la révolte, sa liturgie de lettres qui veulent être lues et non jetées comme un crachat.
Son point d’honneur : reployer le geste initial avec la même rudesse que le cri premier, ne jamais tricher avec l’outil.
Et pour celui que nous avions sous les yeux, il n’y avait rien de romantique : un simple marqueur large, une encre permanente, lourde, honnête, qui s’obstine.
Je connaissais ce tag depuis quelques jours, j’avais déjà reconnu sa patte. Mais là quelque chose avait changé. L’inévitable nettoyage municipal avait totalement transformé le visage, Il hésitait entre le gris et le blanc, coups de brosse sale et dégoulinures d’encre délayée.
De plus une autre inscription parasite était en surexposition sur son tag : « Voté ». Elle aussi avait eu l’honneur d’une tentative d’effacement appuyé.
Je lui pointe cette surimpression ; il me répond : « On tague pour être lu. On tague pour qu’il y ait un après. Et s’il y a un après, logiquement quelqu’un peut venir écrire par-dessus. C’est normal. C’est la vie du mur. ». Il avait trouvé ce sur-geste élégant, presque courtois. « De bonne guerre », disait-il. Une réponse, pas une négation de son propre travail. « Le mur, ça doit parler. »
Mais ce dialogue, justement, avait été interrompu par une voix tierce : celle du refoulement administratif, brutal, impersonnel, jeté par lassitude depuis un seau trop dilué. Le résultat était devant nous : la tentative d’effacer avait non seulement échoué, mais elle avait produit une sorte de bouillie chromatique, un visage humide, une coulure de bleu-gris contaminée de blanc sale.
Je n’ai rien dit. Dans ce genre de situation, il faut attendre. C’est presque une règle d’éthique : laisser le mur parler à celui qui l’a peint. C’est lui que le mur regarde, pas moi. Alors j’ai observé le patient suivre la trace. Son regard glissait d’un pan de joue délayée sous la brosse à une pupille devenue aveugle, brûlée à la Javel.
« Ce n’est pas un effacement », a-t-il soufflé. Il ne me regardait pas ; il parlait au mur. « Un effacement, ça disparaît. Là… ça s’étale. Ça hésite. Ça flotte. On dirait un blanc qui ne sait pas être blanc. Un blanc… qui ment. » Il cherchait son mot. Je l’ai vu arriver, je l’ai senti même, mais je n’ai rien dit : le mot devait naître de lui, pas de moi. Et il arriva, comme un craquement : « C’est un blancage. »
Il venait d’inventer son concept, le plus précis, le plus redoutable. Je l’ai répété doucement pour qu’il entende ce qu’il venait d’extraire du mur : « Un blancage ? ».
Alors il a confirmé, avec cette certitude lente des gens blessés : « Oui. Un blanc qui rate. Un blanc honteux. Un blanc qui laisse le mot encore vivant dessous. »
C’est là que j’ai commencé à faire le point. Non pour expliquer, mais pour retourner le miroir : « Ils ont voulu refouler l’ACAB. Pas le faire disparaître : le refouler. La disparition, c’est propre. Le refoulement, ça bave. Et le refoulé revient toujours. Toujours. Regarde : on voit encore les yeux, on voit encore le contour, on voit encore poing et le souffle. C’est le mot qui remonte, sous une autre forme. Ce mur refuse de se taire. Le blancage, c’est l’échec du refoulement. C’est la preuve que la parole reste dans la pierre. »
Il a hoché la tête. Il n’était pas triste. Il n’était pas en colère. Il était dans cette émotion étrange de ceux qui comprennent que quelque chose de plus grand qu’eux vient de se produire : il n’avait pas perdu son dessin ; il avait gagné sa vérité.
Et sa vérité, c’est que l’effaceur n’avait pas effacé. Il avait défiguré. Il avait brisé la conversation commencée avec « Acab » et s’était étranglée après « Voté ». Il avait retiré le sens sans retirer la trace. Il avait voulu faire taire et n’avait produit qu’un cri plus sourd, plus trouble, plus persistant. Il avait tenté de blanchir et n’avait créé qu’une peau malade.
Voilà ce que j’appelle, dans ma langue à moi, le langage du seuil : cette manière qu’a la mémoire de remonter même lorsqu’on la nie, comme si la surface elle-même refusait la consigne d’oubli.
Le jeu de l’urbain officiel — la « symbiose » de la cité — consiste évidemment à lisser la parole, à maquiller le vivant pour qu’il ne déborde pas. La ville se rassure ainsi : elle se perçoit plus supportable lorsqu’elle est belle, fardée, maintenue dans un état d’apparence. Mais sa peau, ses murs, ces enveloppes silencieuses où s’impriment les gestes, eux se souviennent. On peut les brosser, les blanchir, les contraindre ; ils gardent quand même la trace. Le mur, lui, ne connaît pas l’oubli.
Ici commence la série Blancage, sur l’effacement administratif des inscriptions « sauvages ».
Dans ce mot trouvé, arraché, offert par ce patient.
Dans cette tache qui persiste malgré l’eau.
Dans ce retour du refoulé, incrusté au creux du ravalement.
Blancage.


![[ACAB] - Anno 1312](https://static.wixstatic.com/media/d3346a_cdedf2ad02304b8c93032f9aba554fac~mv2.png/v1/fill/w_488,h_488,al_c,q_85,enc_avif,quality_auto/d3346a_cdedf2ad02304b8c93032f9aba554fac~mv2.png)
