[ACAB] - 1312 - L'année des grands effacements.
- Fabrice LAUDRIN

- 21 nov. 2025
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 23 nov. 2025

[English]
1312, on le sait, c'est le chiffrement d'ACAB.
Mais il n’est pas seulement quatre chiffres tracés sur une brique ; c’est une année entière qui porte en elle une manière de faire disparaître.
Quand on prononce « mille trois cent douze », quelque chose résonne, non pas un fait précis, mais une tonalité : celle d’un monde qui décide que certaines formes doivent cesser d’exister.
1312 n’est pas une date historique isolée ; c’est une conjonction. Une année où l’effacement devient une méthode, une logique, une manière d’administrer le réel, déployée à travers la planète avec une étonnante synchronie. Une année historique où les puissances établies s’emploient à retirer des forces qui, jusque-là, occupaient le devant de la scène.
On abolit, on dissout, on interdit, on encercle.
Ce qui gênait doit devenir silencieux.
Ce qui vivait trop libre doit être ramené dans un périmètre contrôlable.
1312 : le grand effacement
L’année 1312 agit comme un grand seuil administratif, un moment où les institutions décident que le monde doit perdre de l’épaisseur. À ce titre, elle n’efface pas seulement des corps, mais des idées. L’Occident dissout un ordre, l’Orient en étouffe un autre, et les zones intermédiaires reçoivent ce mouvement comme une onde : partout, 1312 est une année où l’on retire quelque chose au monde.
C’est en Europe que le geste est le plus spectaculaire : un ordre religieux, militaire, financier, intellectuel, qui avait façonné deux siècles, se voit déclaré inadmissible.
Le geste officiel n’est pas une condamnation, mais une disparition : on ne tue pas, on dissout. On supprime la possibilité même de continuer à penser ou agir dans une forme donnée.
Ce qui est visé, c’est l’idée d’autonomie, d’indépendance, de souveraineté interne.
1312 marque la victoire d’une architecture verticale du pouvoir sur une structure trop transversale. On efface pour stabiliser.
Mais le même mouvement traverse d’autres zones du monde. En Anatolie, en 1312, les logiques locales d’organisation du savoir sont écrasées par les recompositions impériales qui absorbent des écoles concurrentes. En Perse, 1312 est une année où les autorités religieuses assoient de façon brutale une orthodoxie en éliminant des confréries trop mobiles. En Andalousie, 1312 marque l’un des resserrements les plus durs des juridictions, où l’on retire aux minorités intellectuelles — juives, musulmanes, philosophiques — la possibilité de diffuser certaines formes d’enseignement. À chaque fois, ce n’est pas une armée qu’on efface : c’est une idée.
1312 : l'année du pouvoir vertical
Ainsi, 1312 fonctionne comme une matrice d’effacement. Une année où les mondes se rétractent. Une année où les pouvoirs reprennent ce qui avait été laissé aller trop loin. Une année où l’on décide que certaines formes ne doivent plus circuler. Et ce qui circule malgré tout — idées, souvenirs, traces — devient une anomalie. Les effacements ratent toujours ; mais ils blessent. 1312 est une année blessure.
Et c’est exactement là que le chiffre 1312, peint aujourd’hui sur une brique, trouve son écho. Il ne renvoie pas seulement à ACAB ; il renvoie à une date où le pouvoir a tenté d’effacer ce qui menaçait de penser autrement. Ce n’est pas une référence historique souvent inconsciente ; c’est une structure symbolique.
Jung
Le lien entre le signe et l’année n’est pas historique : il est psychique. Jung aurait dit que le symbole tombe sur ce qui lui ressemble. 1312 appelle 1312. Un cri enfoui rencontre une année effacée. Une brique poreuse rencontre une mémoire poreuse. Et l’effacement contemporain — trop dilué, trop rapide, trop sûr de lui — refait exactement le geste ancien : tenter de supprimer ce qui dérange.
L’échec est identique.
L’apparition, aussi.
1312 est une année où le monde a voulu devenir plus lisse. Il ne l’a jamais été.
Aucun effacement n’a réussi pleinement.
Ce qui a été refoulé continue de respirer dans les marges du temps.
Et le graffiti, aujourd’hui, en porte la signature involontaire.
Bibliographie jungienne
Jung, C. G. (1990). Synchronicité et Paracelsica. Albin Michel.→ Fondement théorique de l’idée que le signe 1312 rencontre l’année 1312 par nécessité psychique et non par causalité historique.
Jung, C. G. (1983). Aïon : Études sur la phénoménologie du Soi. Albin Michel.→ Ouvrage clé pour comprendre que les symboles possèdent une autonomie qui les fait réapparaître sous des formes nouvelles malgré les effacements.
Jung, C. G. (1971). Les racines de la conscience. Buchet-Chastel.→ Source majeure de l’idée qu’un contenu archaïque peut resurgir dans un contexte contemporain sans lien historique direct.
Jung, C. G. (1970). Psychologie et alchimie. Buchet-Chastel.→ Décrit la logique par laquelle un refoulement produit une réapparition déformée — comme le 1312 qui revient sous blancage.
Jung, C. G. (1978). Psychologie du symbole. Gallimard.→ Montre comment un symbole « appelle » un autre symbole, soutenant ta formule “1312 appelle 1312”.
Jung, C. G. (1953). L’âme et la vie. Buchet-Chastel.→ Analyse la persistance des contenus refusés, utile pour comprendre que l’apparition fait toujours suite à l’échec du refoulement.
Jung, C. G. (1980). Psychologie du transfert. Buchet-Chastel.→ Ouvrage essentiel pour penser la brique comme surface de projection où réapparaît ce que la ville tente d’effacer.
Jung, C. G. (1943). L’homme à la découverte de son âme. Georg.→ Développe l’idée que les symboles se réorganisent d’eux-mêmes, expliquant la convergence involontaire entre le chiffre et l’année.


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