Malevitch, Carré noir sur fond noir (1915) — L’Œuvre-limite de la disparition
- Karl Morysidès

- 22 mars
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Dernière mise à jour : 23 mars

1915. Dans l’atelier de Kazimir Malevitch, un second rectangle s’avance dans le silence, plus discret que le premier, plus opaque que le scandale. Alors que le Carré noir sur fond blanc fend l’histoire de l’art comme un couperet abstrait, Carré noir sur fond noir glisse en contrebande. Il ne crie rien. Il ne proclame rien. Il se dérobe, lentement, comme une encre qui n’aurait plus besoin de support. Il est l’ombre de son frère, ou peut-être son double spectral. L’un affirme la négation. L’autre l’abolit.
Le fond est noir. Le carré aussi. Ce n’est pas une forme. Ce n’est même plus une abstraction. C’est une tentative d’effacement actif, une radiation en direct. Le visible s’y effondre, absorbé par son propre miroir, et dans cet effondrement, un seuil s’ouvre. Là commence la psychanalyse du seuil.
L'œuvre comme seuil de disparition
La psychanalyse du seuil ne s’intéresse pas aux formes pleines. Elle hante les passages. Ce tableau n’est pas une représentation. Ce n’est pas une absence. C’est un moment. Le moment précis où quelque chose bascule entre l’image et le non-image, entre le perçu et le non-regardable.
Lorsque Carré noir sur fond blanc posait encore une distinction entre fond et figure, entre le visible et son vide, Carré noir sur fond noir vient abolir la frontière. Il est la perte d’un contraste. Un effacement non pas par soustraction, mais par dissolution des écarts.
C’est ici que Lacan intervient — non pas pour commenter l’art, mais pour dévoiler ce qui s'y joue : « Ce n’est pas que le sujet regarde, c’est que le regard est déjà là, dehors, dans le monde. » (Séminaire XI, 1964). L’œuvre de Malevitch ne demande pas à être vue. Elle place le regard dans une impasse. Il n’y a rien à saisir, rien à localiser. Il n’y a qu’un rapport vidé de sa scène.
L’objet petit a : Malevitch et l'impossible jouissance du regard
Pour Lacan, l’objet petit a est ce qui reste quand tout le reste disparaît. Une trouée, une perte structurante, autour de laquelle le désir s’organise. Carré noir sur fond noir ne montre pas cet objet, mais il en propose une expérience brute. L’œil cherche une différence, un contour, une séparation. Il n’en trouve aucune. Il erre. Il s’use. Et dans cette errance, le désir visuel s’excite puis s’effondre.
L’objet petit a devient ici le carré même, non plus comme forme, mais comme faille imprenable. On croit voir. On croit deviner. Mais on ne touche jamais. L’image n’est pas silencieuse : elle murmure une jouissance inaccessible. Comme dans La Cloche fêlée de Baudelaire — ce poème de 1857 qui vibre d’une musique brisée. La forme est là, mais fendue. L’écho est attendu, mais ne revient jamais. Malevitch peint cette cloche muette, sans bruit, sans timbre, sans corps.
La disparition de l'œuvre
Ce qui rend Carré noir sur fond noir si fascinant aujourd’hui, c’est qu’il disparaît réellement. Son état de conservation est critique. La peinture noire, appliquée sur une toile déjà sombre, s’efface avec le temps. Les pigments s'éteignent. Le carré devient indistinct. Il s’efface à mesure qu’on cherche à le conserver.
Mais cette disparition n’est pas un échec. C’est l’accomplissement du tableau. Malevitch n’a pas peint une image, il a déclenché un processus. La matière s’éteint ? C’est que l’image n’était qu’un relais. Elle est en train de passer ailleurs. Elle devient un événement du regard.
L’œuvre devient ce que Lacan appelait une “tuché” : un réel qui fait trou, un choc sans représentation, une rencontre avec ce qui échappe au symbolique. Carré noir sur fond noir n’est pas un tableau. C’est un événement de disparition. C’est l’expérience de ce que le regard ne peut plus contenir.
Psychanalyse du seuil : une peinture sans retour
La psychanalyse du seuil ne cherche pas à retrouver ce qui a été perdu. Elle analyse les instants où quelque chose glisse, bascule, se retire. Carré noir sur fond noir est une œuvre de ce genre : elle ne montre rien, elle fait signe vers ce qui ne reviendra pas.
Il n’y a pas de nostalgie. Il y a un seuil vide. Ce vide est actif. Il travaille. Il résonne. Il produit une forme d’hypnose : le regard tente de percer, mais il est absorbé. La conscience tente de nommer, mais elle bégaie. Le désir tente de jouir, mais il échoue — et c’est là qu’il persiste.
Ce tableau ne demande pas d’explication. Il provoque une expérience corporelle du non-voir. Il n’est pas l’illustration d’un concept, il est la mise en acte d’une impossibilité. En cela, il est parfaitement lacanien. Et radicalement baudelairien.
Rituels d’effacement
Aujourd’hui, exposer Carré noir sur fond noir, c’est exposer une absence en train de se produire. Le musée devient un théâtre d’extinction. La conservation devient une contradiction. Plus on éclaire, plus on nettoie, plus on encadre — moins on voit. Plus on fige l’image, plus elle s’efface.
Ce n’est plus une peinture. C’est une écriture du seuil.
Elle s’inscrit comme une cicatrice : invisible à l’œil nu, mais brûlante à l’intérieur.
Le regard troué
Carré noir sur fond noir est une psychanalyse visuelle. Il ne dit rien, mais il agit. Il ne se montre pas, mais il trouble. Il n’impose pas, mais il désorganise.
C’est une œuvre-limite. Elle ne se tient ni dans l’image, ni dans l’absence, mais dans la vibration entre les deux. C’est cela, le seuil. Un espace fragile, instable, irréversible. Là où le sujet ne sait plus s’il regarde, ou s’il est regardé par ce qu’il ne peut plus voir.
Et comme le dit Lacan : « Ce n’est pas dans l’œil que réside le regard, mais dans ce qui en échappe.». Carré noir sur fond noir est cet échappé. Il ne reste rien. Et pourtant tout persiste.
Bibliographie
Baudelaire, C. (1857). Les Fleurs du Mal. Paris : Poulet-Malassis et de Broise. https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Fleurs_du_Mal
Lacan, J. (1964). Le Séminaire, Livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Paris : Seuil.
Malevitch, K. (1915). Carré noir sur fond noir [Peinture]. Musée Russe, Saint-Pétersbourg.
Malevitch, K. (1927). Le suprématisme : Le monde sans objet (A. Boissel, Trad.). Paris : Allia.



