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LOURD ET VIDE - Création artistique et angoisse après l’œuvre : une lecture psychanalytique

  • Photo du rédacteur: Marie Bourdon
    Marie Bourdon
  • il y a 5 jours
  • 3 min de lecture

Marie Bourdon, art-thérapeute


Le présent article s’inscrit en écho à une réflexion proposée par Fabrice Laudrin dans une publication LinkedIn datée du 21 janvier 2026, Haute-Couture : comprendre l’angoisse silencieuse de l’après-succès, dont il prolonge et déplace certaines questions cliniques.


Il y interrogeait la position du sujet créateur saisi par le succès public de sa création : la traversée d’un moment d’angoisse informe où surgissent des questions telle que celle de la possibilité de continuer, sans se dédire, ni se copier, sans se jeter tête la première dans une autre création, mais sans rester figé dans l’advenu de la précédente. Le succès, qui se présentait dans la cure comme une interrogation, était à intégrer finalement à son déroulé (et à celui de la vie, du discours), presque comme un aléa invitant à poursuivre le chemin, à rester en mouvement.


Pourquoi la création, produite hors de soi, présentée à un public, et bien accueillie par celui-ci, peut-elle entraîner chez le créateur une forme d’inhibition et d’angoisse portant sur l’avenir, un temps ouvert où se posent les questions : que créer maintenant, et comment créer encore ?

L’œuvre de Didier Anzieu est riche en apports, et indispensable pour penser, à la lumière de la psychanalyse, le fonctionnement et les effets du processus créateur.

Selon son descriptif, la cinquième phase de ce processus est la production « au-dehors ». (Anzieu, 1981, p.127)

Le créateur a achevé son œuvre et il faut qu’il la confie au regard d’un public, pour lui donner existence et validation. C’est la seule manière pour elle d’obtenir la qualification d’œuvre, pour lui celle de créateur.


Anzieu compare cette entrée de l’œuvre dans le monde à celle d’un nouveau-né : « Il en va d’une œuvre comme d’un nouveau-né : rester au monde où il a été mis exige des soins ; il faut le présenter à l’entourage pour qu’il soit connu et reconnu. » (Anzieu, 1981, p.130).

L’œuvre doit être connue : vue, regardée, écoutée, saisie, appréhendée par tous les sens, et par le corps de l’autre ; reconnue : quadrillée, traversée par le langage de l’autre qui la nomme, la qualifie, la parle.


Le créateur qui rend son œuvre publique connaît la séparation après la fusion, l’autonomie après la dépendance, telle une mère accompagnant l’individuation de son enfant. Accepter que le dehors, l’autre, vienne faire coupure, représente une perte narcissique, une forme de chute du bon objet interne (bon objet pouvant à tout moment s’inverser, et devenir persécuteur, selon les retours du public). Le moi, qui a tenté dans l’œuvre une mise en forme, se voit menacé dans sa réalisation par un retour du délié et du désordre, potentiellement accompagné d’une sévérité accrue du Surmoi.


A travers les 5 phases du processus créateur établies par Anzieu, et que nous ne détaillons pas ici, l’on comprend que la création (celle du créateur authentique, et non celle, plus commune, de la personne qui exerce une forme de créativité) est une lutte vitale où s’exprime un impératif à symboliser. La production de l’œuvre signifie à la fois un achèvement et une perte. Cet « inemployé » (Anzieu, 2012, p. 27) qui en a été le matériau a trouvé une forme où se représenter, et le sujet est soumis à une sorte de vide interne qui interroge son existence, sa stabilité.


Il conviendrait d’appréhender l’achèvement non comme une fin, une condamnation à ne plus produire, mais comme un moment, « celui où l’on vérifie que quelque chose tient » ( Laudrin, 2026), sans garantie aucune de la permanence de cette tenue pour l’avenir : l’impermanence garantit le retour de la création. Il y faut sans doute une latence, une phase patiente, passive, de régénération psychique où se réparent les forces d’un refoulé jamais épuisé par la création, inépuisable.


Le vide, nécessaire, celui de la page blanche, de l’esprit silencieux, de la main immobile, est un plein à venir, « car qui n’a point connu cette expérience de se réveiller lourd et vide en plein milieu de la nuit et d’aller quand-même, en se forçant, écrire sans idée, sans image, sans émoi, et d’être après quelques ratures surpris par le déboulé d’un matériel grave et brûlant, tapi derrière l’angoisse vaine qui l’avait réveillé ? » (Anzieu, 2012, p. 40).

Jamais le sujet créateur ne sera libre de ce « matériel grave et brûlant » qu’il lui appartient de reverser dans la création.

 

Références bibliographiques

Anzieu, D. (1981). Le corps de l’œuvre : Essais psychanalytiques sur le travail créateur. Paris, France : Gallimard.

Anzieu, D. (2012). Créer–détruire (2ᵉ éd.). Paris, France : Dunod.(Œuvre originale publiée en 1981)

Laudrin, F. (2026, 21 janvier). Haute-Couture : comprendre l’angoisse silencieuse de l’après-succès. LinkedIn. Lien : Haute-Couture : comprendre l’angoisse silencieuse de l’après-succès. | LinkedIn (vu le 24 janvier 2026)

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