Causalisation IV / Synthèse : Que perd-on lorsqu’une cause cesse enfin de nous être nécessaire ?

Une cause peut être vraie, avoir produit des effets, avoir été nécessaire à une analyse — puis cesser d’avoir la priorité. À partir de Laurence Chouzenoux, Francis Picabia et Marcel Duchamp, une question apparaît : que devient une interprétation lorsqu’elle a suffisamment travaillé ?

Il y a une phrase que les psychanalystes aiment entendre, les patients aussi : « Je sais pourquoi je fais ça. »
Elle arrive parfois après des mois de travail. Une rupture cesse d’être seulement une rupture, une peur reconnaît une histoire, une manière de quitter les autres rencontre un abandon beaucoup plus ancien. « Je pars avant d’être quitté parce que j’ai été abandonné. » Même douloureuse, la phrase donne une provenance à ce qui semblait dispersé. Le patient n’a pas seulement retrouvé un souvenir : il a gagné un « parce que ». Il faudrait pourtant se méfier des causes qui réussissent trop bien.
Souvenons-nous, j'avais rencontré une première difficulté devant Lou, de Laurence Chouzenoux. Une jeune fille, du rouge, trois lettres pour titre. Lou. Il en suffirait d’une quatrième pour que le loup entre dans le tableau et que nous commencions à construire derrière ce visage un conte que la peinture ne raconte pas. Cette lettre manquante m’intéressait moins pour ce qu’elle cachait que pour ce qu’elle nous faisait faire : chercher en arrière quelque chose qui puisse répondre du présent. Nous procédons souvent ainsi avec notre histoire. Un événement a eu lieu ; cela ne signifie pas qu’il portait depuis toujours son statut de cause. Il peut l’acquérir plus tard lorsqu’un souvenir, une répétition ou une interprétation lui donnent une nouvelle place. Le passé n’a pas changé. Son statut, oui. Quelque chose qui était arrivé devient ce à partir de quoi nous comprenons ce qui arrive. J’avais appelé cela causalisation.
Puis une roue de réveil a déplacé le problème. En 1919, Francis Picabia utilise des éléments d’un réveil démonté pour Réveil matin. Sur le papier, une roue conserve ses dents. Elles témoignent encore de leur ancienne destination : transmettre un mouvement, participer à la mesure du temps. Pourtant elles ne font plus tourner aucun réveil. Elles impriment. Picabia n’a pas effacé leur ancienne fonction pour leur en faire accomplir une autre. La distinction est simple : une trace peut conserver son histoire sans conserver son emploi. Appliquée à la clinique, sans faire de l’œuvre une preuve du psychisme, elle oblige à demander pourquoi une cause devrait rester nécessaire aussi longtemps que sa trace demeure. On peut savoir que l’on a été abandonné, reconnaître ce que cet abandon a produit et ne plus savoir, devant une rupture précise, si c’est encore lui qui l’explique.
Marcel Duchamp est venu approndir la problématique. Sa pelle à neige de 1915, In Advance of the Broken Arm — En prévision du bras cassé — intervient contre un accident qui n’a pas eu lieu. La clinique connaît cette grammaire : j’ai été abandonné, donc je ne dépendrai plus autant ; j’ai été trahi, donc je vérifierai ; j’ai chuté, donc j’éviterai. La cause ne se contente plus d’expliquer ce qui s’est produit. Elle organise ce qui pourrait arriver. Le « parce que » devient un « donc ». Une cause vient de gagner du futur.
Ce mouvement peut s’étendre pratiquement à l'infini. Une cause qui a justement expliqué certaines ruptures commence à éclairer la jalousie, la méfiance, le besoin de contrôle, puis toute nouvelle relation. Son territoire grandit : c’est une extension causale. À force de succès, elle acquiert surtout un avantage plus discret. Lorsqu’un événement nouveau survient, elle arrive avant les autres hypothèses. L’abandon a déjà expliqué trois départs ; pourquoi ne pas lui donner le quatrième ? J’appellerais préséance causale ce privilège accordé à une cause parce qu’elle a déjà eu raison. Le risque analytique le plus difficile à repérer n’est alors plus nécessairement l’interprétation fausse. Une vérité partielle peut expliquer encore assez pour nous dispenser de demander ce qu’elle n’explique plus.
La pelle de Duchamp éclaire une trappe supplémentaire. Celui qui quitte avant d’être quitté sera rarement abandonné ; celui qui ne fait confiance à personne connaîtra moins certaines trahisons. La précaution fonctionne, l’événement redouté n’arrive pas, et son absence peut confirmer la nécessité du dispositif qui l’a empêché. La cause devient prospective, parfois presque auto-confirmante : elle organise des conduites qui réduisent l’occasion de vérifier si le danger demeure. Une cause historiquement juste peut ainsi continuer à gagner du territoire non seulement dans le récit du passé, mais dans l’administration de l’avenir.
C’est ici que devient nécessaire ce que je propose d’appeler décausalisation. Non pas l’effacement d’une cause, mais la perte de sa préséance. Il ne s’agit ni d’oublier un traumatisme, ni de minimiser une violence, ni de décider qu’une détermination réelle a cessé d’agir. Certaines causes continuent de produire des effets et aucune analyse ne dispose d’un droit de révocation sur le réel. La décausalisation concerne quelque chose de plus étroit : la nécessité de reconduire une cause déjà connue chaque fois qu’un événement nouveau ressemble à ses anciens effets. Une cause peut rester vraie et cesser d’être prioritaire.
Cela donne à l’interprétation un destin inhabituel. Par usage, nous jugeons sa réussite à ce qu’elle permet de comprendre. Il faudrait peut-être savoir aussi reconnaître le moment où elle peut devenir disponible plutôt qu’obligatoire. L’abandon reste dans l’histoire ; il peut être repris lorsque la situation l’exige, mais il ne passe plus automatiquement le premier. Une interprétation pourrait donc être vraie, avoir été nécessaire, avoir travaillé, puis devenir inutile sans être réfutée. Son inutilité ne serait pas nécessairement son échec. Elle pourrait être l’un des signes qu’elle a fini de travailler.
La difficulté concerne aussi l’analyste. Une cause a été établie au cours de la cure : elle a permis de relire certains épisodes, de reconnaître une répétition, parfois de comprendre pourquoi des situations différentes semblaient conduire au même point. Lorsqu’une situation nouvelle présente des traits familiers, cette cause revient naturellement. C’est précisément là qu’elle doit pouvoir être remise en question. Non pour vérifier une nouvelle fois si elle était vraie, mais pour savoir si elle est encore pertinente ici. L’abandon historique peut avoir effectivement organisé plusieurs ruptures sans que la rupture d’aujourd’hui doive lui être immédiatement rapportée. La perte de préséance commence lorsque ce qui est déjà connu du patient ne dispense plus l’analyste d’écouter ce qui lui arrive maintenant.
Pour le patient, la perte est différente. Une cause ne fournit pas seulement une explication ; lorsqu’elle s’est installée dans le récit de soi, elle relie des épisodes qui autrement resteraient distincts. « Je pars parce que j’ai été abandonné » fait tenir ensemble un événement ancien et plusieurs départs ultérieurs. Si cette liaison cesse d’être nécessaire, l’abandon ne disparaît pas et les départs non plus. C’est leur relation qui redevient incertaine. Le patient peut alors dire : « J’ai été abandonné. Je suis parti plusieurs fois. Mais je ne sais pas encore si ce départ-ci appartient à la même histoire. » Ce déplacement est minuscule et considérable : il ne retire rien au passé ; il cesse seulement de lui attribuer par avance ce qui est en train d’arriver.
Nous avions commencé devant le visage de Lou avec une question tournée vers le passé : d’où vient ce que je vois ? Picabia avait ensuite laissé les dents d’une roue survivre à la fonction pour laquelle elles avaient été fabriquées. Duchamp, enfin, avait suspendu une pelle devant un accident qui n’avait pas encore eu lieu. Il manquait une question pour relier les trois : combien de temps une cause reste-t-elle autorisée à causer ?
La réponse immédiate serait : aussi longtemps que sa trace demeure ou mieux aussi longtemps qu’elle a été vraie. Pourtant, Picabia interdit l'un et l'autre. Une cause peut avoir parfaitement rendu compte de ce qui s’est passé et devenir pourtant excessive lorsqu’elle réclame le présent au seul motif qu’il ressemble au passé. Elle peut même finir, comme la pelle de Duchamp, par occuper l’avenir avant que quelque chose s’y soit produit.
Le terme décausalisation est devenu nécessaire. Non pour retirer au passé ce qu’il a causé, mais pour cesser de lui attribuer ce qu’il n’a pas encore causé.
L’abandon a eu lieu. Il a compté. Il explique peut-être trois départs. Mais le quatrième n’est pas encore à lui.
Voilà ce qu’une analyse devrait pouvoir préserver : non pas un sujet débarrassé de son histoire, mais un événement nouveau qui ne soit pas immédiatement annexé par elle. Une cause reste alors vraie sans devenir propriétaire de ses ressemblances.
Nous étions partis d’une trace qui cherchait son « parce que ». Nous arrivons devant quelque chose de beaucoup plus difficile à laisser ouvert : la suite.
Car le véritable problème n’est peut-être pas ce que le passé explique encore.
C’est ce que nous le laissons expliquer avant que cela arrive.
Tableau synthétique des notions de Cause, Décausalisation, Préséance.
Forme | Opération | Œuvre artistique | Exemple clinique |
Causalisation | Un événement du passé acquiert, depuis le présent, une fonction causale dans l’intelligibilité du sujet. | Laurence Chouzenoux, Lou : une trace présente appelle le passé susceptible de l’expliquer. | « Mon père est parti lorsque j’avais huit ans. Je comprends aujourd’hui que certains de mes départs peuvent aussi se lire à partir de cet abandon. » |
Extension causale | Une cause déjà féconde commence à expliquer plusieurs phénomènes ; son territoire s’étend. | De Lou à Duchamp : une cause constituée commence à organiser d’autres situations. | L’abandon explique d’abord certaines ruptures, puis la jalousie, la méfiance ou le contrôle. Chaque extension doit être vérifiée séparément. |
Préséance causale | Parce qu’une cause a déjà bien expliqué, elle devient l’hypothèse appelée en premier devant une situation nouvelle. | Duchamp, In Advance of the Broken Arm : le dispositif est déjà prêt devant l’événement à venir. | Une nouvelle relation vacille : « C’est encore ma peur de l’abandon », avant même d’examiner cette relation-ci. |
Causalisation prospective | La cause connue ne lit plus seulement le présent ; elle organise des précautions concernant l’avenir. | Duchamp : la pelle agit maintenant en fonction d’un bras qui pourrait se casser. | « J’ai été abandonné, donc je partirai le premier. » Le “parce que” rétrospectif devient un “donc” prospectif. |
Auto-confirmation préventive | La protection peut empêcher l’événement redouté et rendre plus difficile la vérification de la persistance du danger. | Duchamp : si la pelle évite la chute, le bras intact ne dit pas ce qui serait arrivé sans elle. | « Je ne fais confiance à personne ; ainsi personne ne peut me trahir. » L’absence de trahison peut confirmer la méfiance qui l’a rendue moins testable. |
Décausalisation | Une cause reconnue perd sa nécessité interprétative sans devoir devenir fausse. | Picabia, Réveil matin : les dents restent, mais leur ancienne fonction ne commande plus ce qu’elles produisent. | « Mon abandon a compté. Je ne sais simplement plus si ce départ-ci lui appartient. » |
Perte de préséance | La cause demeure disponible, mais elle ne passe plus automatiquement la première. | Picabia : persistance de la forme, changement de fonction. | Une rupture survient. L’analyste connaît l’abandon ancien mais examine d’abord cette relation et ce départ avant de reconduire l’ancienne explication. |
Disponibilité causale | La cause peut être reprise lorsqu’elle redevient pertinente sans redevenir l’explication générale du sujet. | Picabia : l’usage ancien reste lisible dans la forme sans être l’usage actuel. | « Cette situation réveille clairement mon abandon. » La cause revient localement, sans reprendre tout le territoire. |
Non-déductibilité accrue | La connaissance du passé permet moins complètement d’anticiper la réponse présente. | Les trois œuvres réunies : constitution de la cause, changement de fonction, avenir anticipé. | Avant : « Quand quelqu’un s’éloigne, je pars. » Après : « Quelqu’un s’éloigne. Je ne sais pas encore ce que je vais faire cette fois-ci. » |
Trois questions avant de reconduire une cause : Est-ce arrivé ? Est-ce encore opérant ? Est-il encore nécessaire de l’invoquer ici ?
Point de vigilance. Décausaliser ne signifie ni nier, ni oublier, ni pardonner. La question porte sur la portée actuelle d’une cause et sur sa priorité interprétative, non sur la réalité de ce qui s’est passé.




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