Causalisation III : QUAND LE PASSÉ CESSE-T-IL D’ÊTRE UNE CAUSE ?

Duchamp, une pelle à neige et le risque de trop bien expliquer un symptôme

New York, novembre 1915. Devant une quincaillerie de Columbus Avenue, un stock de pelles à neige a été sorti en prévision d’une tempête annoncée. Elles font de l’œil à Marcel Duchamp et Jean Crotti. Il faut reconnaître que le modèle américain a de quoi intriguer deux Européens fraîchement arrivés. Duchamp en choisit une, la rapporte dans son atelier, l’inscrit In Advance of the Broken Arm — En prévision du bras cassé — et la suspend.
Le plus cocasse est que la tempête se fait attendre. Les relevés de Central Park n’enregistrent aucune neige mesurable pendant tout le mois de novembre ; il faudra attendre mi-décembre pour la voir sérieusement tomber. Homme avisé, ou Européen simplement séduit par cet étrange ustensile ?
L’original a disparu. Les versions conservées sont postérieures ; celle du Centre Pompidou, réalisée en 1964 sous la direction de Duchamp, mesure 132 × 35 cm, bois et fer galvanisé. Reste ce titre. Pourquoi un bras cassé ? On dégage la neige pour ne pas glisser, on évite la chute et, avec un peu de chance, le bras reste entier. Duchamp donne à sa pelle le nom de ce qui n’arrivera peut-être jamais. L’accident n’explique pas l’objet ; il désigne ce contre quoi son usage protège.
Quittons un instant la quincaillerie. Après tout, lorsqu’une pelle suffit à nous embrouiller entre ce qui précède et ce qui suit, il est peut-être temps de voir ce qu’il en est pour nous. Deux phrases régulièrement entendues en séance feront l’affaire :
« Je suis ainsi parce que cela m’est arrivé. »
« Je fais cela pour que cela ne m’arrive plus. »
Elles ne disent pas la même chose. La première regarde derrière elle : un événement a eu lieu et le sujet lui attribue une part de ce qu’il est aujourd’hui. La seconde regarde devant : quelque chose pourrait arriver, ou arriver de nouveau, et le sujet organise sa conduite pour l’empêcher. Dans la première, l’événement existe. Dans la seconde, peut-être jamais.
Le bras cassé de Duchamp appartient au second cas. Il n’a pas eu lieu. Il désigne ce contre quoi une précaution s’organise. Une troisième phrase brouille davantage les temps :
« Je fais cela pour que ce qui m’est arrivé ne m’arrive plus. »
Passé et avenir viennent de se nouer.
Prenons l’abandon. Il a eu lieu. Des années plus tard, quelqu’un peut reconnaître ce qu’il a laissé dans sa manière de s’attacher, d’attendre, de douter. « Je suis ainsi parce que j’ai été abandonné » attribue à cet événement une fonction causale. L’interprétation peut être juste. Quitter avant d’être quitté engage autre chose. Maintenir une distance, réclamer des preuves, surveiller un silence : chaque précaution vise désormais un abandon qui n’a pas eu lieu. Peut-être aura-t-il lieu. Peut-être pas.
Si je pars le premier, je ne serai pas quitté. Si je ne m’attache pas, je ne connaîtrai pas cet abandon-là. Rien n’arrive. Deux lectures deviennent alors possibles : le danger n’existait pas ; ou ma précaution a parfaitement fonctionné. Impossible de les départager puisque l’événement qui permettrait de trancher est précisément celui qu’il fallait empêcher.
La pelle retrouve ici une utilité inattendue. On dégage le trottoir. Personne ne tombe. Aucun bras ne casse. Personne ne pourra exhiber la fracture qui aurait eu lieu si la neige était restée au sol. Certaines protections psychiques peuvent fonctionner de la même manière. « Je ne lui ai pas fait confiance et je n’ai pas été trahi. » « Je ne me suis pas attaché et je n’ai pas été abandonné. » L’absence de l’événement redouté peut être portée au crédit de la précaution. Le dispositif se confirme alors par ce qu’il empêche de vérifier.
Notre définition initiale de la causalisation regardait surtout derrière nous : quelque chose m’est arrivé et contribue à expliquer ce que je fais aujourd’hui. Il faut maintenant suivre la cause un peu plus longtemps. Un événement ancien peut fournir le modèle de ce dont le sujet cherchera ensuite à se protéger.
La difficulté concerne directement l’analyste. Son travail retrouve des liens, des répétitions, parfois une scène ancienne qui éclaire enfin une peur présente. Une interprétation peut être parfaitement juste sur ce qui s’est passé. Elle ne sait pas pour autant ce qui va se passer. « J’ai été abandonné » ne contient pas « je serai abandonné ». Entre ces deux propositions peuvent pourtant s’installer des années de précautions.
Nous introduisons ici le terme décausalisation. Elle ne consiste ni à oublier l’événement, ni à en diminuer la gravité, ni à décider qu’il ne se reproduira jamais. Ce qui a eu lieu reste dans son histoire et peut continuer à produire certains effets. Mais sa réalité passée ne lui donne aucun droit particulier sur l’avenir.
L’enjeu analytique serait donc de découvrir une cause, de travailler ce qu’elle a produit, puis d’accepter qu’elle perde éventuellement une partie de son pouvoir explicatif. Une interprétation n’échoue pas nécessairement lorsqu’elle cesse d’être nécessaire.
La pelle de Duchamp pend toujours au plafond. In Advance of the Broken Arm. La neige finira par tomber, nous le savons, les archives municipales de New-York l’ont documenté. Le bras pourrait se casser un jour, pour mille raisons qui n’auront rien à voir avec elle.
Entre-temps, il reste peut-être à savoir combien de précautions nous continuons de prendre contre des accidents dont le passé nous a appris le nom.




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