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Laurence Chouzenoux V — La lettre qui manque

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • il y a 43 minutes
  • 5 min de lecture

Sur les portraits de jeune fille de Laurence Chouzenoux


Lou / Laurence Chouzenoux 2025 - Huile sur toile 40 x 30 cm, cadre en bois doré. Avec l'aimable autorisation de la Galerie Bettina
Lou / Laurence Chouzenoux 2025 - Huile sur toile 40 x 30 cm, cadre en bois doré. Avec l'aimable autorisation de la Galerie Bettina

Le premier volet partait du « déjà-vu » : reconnaître ces jeunes filles sans retrouver celle que la mémoire croyait connaître. Le deuxième suivait leurs grands yeux noirs jusqu’au point où le signe du modèle devenait presque la signature de la peintre. Le troisième retirait les yeux : une bouche demeurait, mais aucun baiser ne pouvait exister sans l’autre auquel il devait être donné, pris ou adressé. Le quatrième rencontrait enfin le cadre, choisi avec soin avant la peinture : une place précédait celle qui viendrait l’occuper. 


Pour celle-ci, la question du troisième volet reste ouverte. Il manque toujours quelqu’un au baiser. Le cadre ne nous dit pas qui. Il nous apprend que sa place était là avant lui.


Quatre articles ont suffi pour déplacer plusieurs évidences ; ils ne suffisent plus pour répondre à certaines questions. D’où viennent ces jeunes filles ? Quand apparaissent leurs yeux noirs ? Qu’est-ce qui vient d’abord, du titre, du visage, du cadre ? Lors de notre échange à la Galerie Bettina, Virginie Lorient avait déjà fourni une information décisive : Laurence Chouzenoux accordait un soin particulier à ses cadres et les avait longtemps choisis avant de peindre. Elle ne donnait pas le sens des œuvres ; elle rétablissait l’ordre des gestes. C’est désormais de cet ordre que nous manquons. L’analyse peut suivre un effet, décrire une coupure, mesurer une absence ; elle ne doit pas inventer la chronologie qui les a produits. Certaines questions doivent sortir du tableau et être portées jusqu’à l’artiste.


Lou  suffit à rendre cette limite visible. Dans le premier volet, j’avais écrit : « Lou offre, peut-être, un prénom. » La photographie reçue depuis complique singulièrement cette simplicité. La jeune fille porte une cape rouge. Autour d’elle, un cadre doré, large et profondément mouluré, multiplie les ressauts avant d’ouvrir sur la peinture. Il ne se contente pas de border l’image : il en resserre progressivement l’accès. Le regard passe par plusieurs épaisseurs d’or avant d’atteindre le rouge de la cape, le visage clair, puis les yeux noirs. Presque un entonnoir. Si ce cadre appartient bien à la pratique décrite par Virginie Lorient, il était là avant la peinture ; il pouvait donc préparer non seulement la place du portrait, mais le regard qui viendrait après lui. Le deuxième volet attribuait aux yeux une grande part de leur pouvoir de captation. Lou oblige à ajouter une donnée : peut-être recevaient-ils déjà un regard conduit vers eux.


La photographie présente en outre l’ensemble sur un fond rouge. Ce rouge extérieur appartient à l’image reçue, pas nécessairement à l’œuvre ; il faut maintenir cette séparation. Mais, dans cette photographie précise, le trajet est presque brutal : rouge, or, rouge, peau claire, noir des yeux. Le cadre ralentit et concentre. Il place la jeune fille au fond d’une succession de seuils matériels. La question adressée à Chouzenoux ne peut donc plus être seulement : pourquoi ce cadre ? Elle devient : que cherchiez-vous lorsque vous l’avez choisi ? Sa profondeur ? Son âge ? Son or ? Cette manière d’amener l’œil jusqu’au visage ? Le dispositif est visible. L’intention reste inconnue.

Puis le titre commence à travailler.

Lou.


À l’oreille, rien ne sépare Lou du loup. La différence n’existe que dans l’écriture : un p, muet, suffirait à transformer le prénom en animal. Cette lettre n’est ni peinte ni inscrite. Pourtant la cape rouge la rend difficile à oublier. Une enfant en rouge, Lou : le Petit Chaperon rouge vient presque de lui-même, avec son prédateur, sa forêt, sa dévoration. Presque. Car toute la discipline critique tient maintenant dans cette réserve. Nous pouvons entendre le loup. Nous n’avons pas le droit d’écrire le p à la place de Chouzenoux.


Lacan devient utile exactement là. Dans le « Séminaire sur La Lettre volée » (26 avril 1955), la lettre ne vaut pas seulement par ce qu’elle contient ; sa place et sa circulation modifient les positions de ceux qu’elle concerne. Faire du p de Lou une « lettre volée » serait un jeu trop facile. La structure est plus fine. Une seule lettre, présente ou absente, suffirait ici à faire basculer le régime du titre : prénom d’un côté, animal de l’autre ; portrait d’une jeune fille d’un côté, conte possible de l’autre. Le p ne s’entend même pas. Il ne change rien à la voix et changerait presque tout à la lecture. La lettre agit précisément là où elle se dérobe.


Cette petite consonne ramène toute la série à son problème initial. Le premier volet reconnaissait sans retrouver. Le deuxième trouvait des yeux sans pouvoir y enfermer le regard. Le troisième trouvait une bouche sans celui qui manque au baiser. Le quatrième découvrait une place préparée avant son occupant. Avec Lou, le manque ne tient plus dans un visage, un partenaire ou un espace. Il tient dans une lettre qui n’est pas là. Et cette fois, aucune observation supplémentaire ne permettra de savoir si Chouzenoux l’a jamais pensée.


Il faudra donc commencer l’entretien sans déposer notre loup dans sa peinture : qu’est-ce qui est venu d’abord pour Lou : le cadre, la figure rouge ou le nom ? Puis seulement : lorsque vous dites “Lou”, entendez-vous aussi le loup ? Si elle répond non, l’hypothèse ne disparaîtra pas ; elle changera de lieu. Le loup appartiendra à notre lecture, peut-être à cette mémoire culturelle que le premier article avait déjà surprise en train de reconnaître sans retrouver. Si elle répond oui, une autre histoire commencera : celle de l’ordre dans lequel le rouge, le nom, le cadre et le regard ont été construits. Dans les deux cas, sa parole n’annulera pas l’œuvre. Elle permettra seulement de distinguer ce qui vient d’elle de ce que nous avons apporté devant elle.


D’autres questions attendent : les modèles sont-ils réels, photographiques, recomposés ? D’où vient la constance des yeux noirs ? Quel rapport exact unit les deux Baiser ? Quand les titres apparaissent-ils ? Pourquoi avoir porté tant d’attention aux cadres, puis, dans plusieurs œuvres récentes, les avoir fait sauter ? Le cinquième volet ne doit pas répondre à leur place. Sa fonction provisoire est plus précise : conduire l’enquête jusqu’au point où poursuivre seul deviendrait fabriquer.

Avec Lou, ce point tient dans presque rien.

Un p muet.


Je pourrais ajouter ce p et sauter de joie devant la trouvaille. Le psychanalyste me rappelle pourtant à l’ordre : une interprétation ne vaut pas par son élégance, mais par ce qu’elle produit après coup. Dans la cure, le patient répond. Dans la performance artistique, l’œuvre advient devant son public ; son apparition, sa réception et parfois sa transformation appartiennent au même temps. Avec Lou, rien de tel : la peinture est déjà là lorsque notre lecture commence. L’après-coup ne peut donc venir qu’en revenant vers elle, après avoir entendu Laurence Chouzenoux. C’est précisément pourquoi je m’arrête.


La suite de cette enquête devra se faire avec Laurence Chouzenoux. Yeux dans les yeux.

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