Causalisation II : À QUEL MOMENT UN OBJET CESSE-T-IL D’ÊTRE CE QU’IL ÉTAIT ?

Francis Picabia, Réveil matin, 1919

À quel moment le réveil de Picabia cesse-t-il d’être un réveil ? La question paraît presque facile : lorsqu’il le démonte. Mais un réveil démonté reste toujours un réveil en puissance. Ses pièces pourraient être remontées, et chacune conserve la forme précise que lui imposait sa fonction. Est-ce alors lui ou sa fonction qui fait son essence ?
En 1919, à Zurich, un réveil est effectivement mis en pièces. Ses éléments sont encrés puis pressés sur du papier. Gabrielle Buffet-Picabia racontera plus tard l’achat d’un vieux réveil, son démontage, l’encrage de ses pièces et leur impression. L’œuvre paraît en mai 1919 dans Dada 4-5.
Bien. Explorons ce fleuron de l’horlogerie qu’est la roue dentée. Elle en est l’âme, au sens d’anima : ce qui permet le mouvement. Son diamètre est précis, son épaisseur calculée, la forme et l’écartement de ses dents déterminés par ce qu’elle devra faire. Ici, Sartre nous serait presque plus utile à l’envers. Pour cet objet fabriqué, l’essence précède l’existence : la roue est conçue avant d’être produite, et conçue pour une fonction déterminée au micron près. Elle existe parce qu’il fallait un rouage capable de transmettre un mouvement dans cette étrange machine à exposer le temps.
Picabia ne change rien à cette forme. La roue reste ce qu’elle est, mais il la soustrait à l’essence qui avait déterminé sa fabrication. Il l’encre et la presse sur le papier. Les mêmes dents, calculées pour entraîner d’autres dents, produisent alors une empreinte. La roue reste reconnaissable ; ce qu’elle fait n’obéit plus à la raison pour laquelle elle a été faite. Sartre revient, mais de travers. Pour l’objet manufacturé, l’essence précédait l’existence. Avec Picabia, l’existence de la roue commence à déborder son essence.
À considérer le geste de Picabia dans son entier, la frontière commence à se brouiller. Il n’y a pas d’un côté le réveil, de l’autre l’œuvre, et entre les deux l’instant où l’un aurait cessé d’être pour que l’autre commence. Pendant l’impression, la même denture appartient encore aux deux régimes : à l’horlogerie par sa forme, à l’image par ce qu’elle produit. Sa fonction première reste lisible dans la forme de ses dents alors même qu’elles servent désormais à autre chose. Le réveil n’a donc pas disparu dans l’œuvre. Il fournit encore les moyens matériels de ce qui le détourne de sa propre fin.
Picabia pousse le geste plus loin encore. Au bas de la feuille, il écrit : Réveil Matin. Il ne rebaptise pas ce qui vient d’apparaître sur le papier. Il lui conserve le nom de la machine dont il vient pourtant de défaire l’usage. La roue garde ses dents ; le réveil garde son nom. Tout ce qui permet de reconnaître l’objet demeure alors que presque rien de ce qui permettait de le définir par sa fonction n’est encore à l’œuvre.
Là, Réveil matin devient véritablement embarrassant. Nous étions partis à la recherche de l’instant où un objet cesse d’être ce qu’il était. Mais Picabia se joue de nous. Il ne nous donnera jamais accès à cet instant. Le réveil est démonté, ses pièces changent d’usage et l’objet fonctionnel disparaît. Pourtant, quelque chose insiste : la forme de ses rouages passe dans l’empreinte et son nom demeure au bas de la feuille. Ce qui survit au réveil n’est donc pas le réveil lui-même, mais assez de lui pour qu’il reste reconnaissable après avoir cessé de fonctionner comme tel.
La roue avait été dessinée pour une fonction précise, et cette fonction avait décidé de sa forme. Picabia conserve la forme et lui fait produire tout autre chose. Le geste de Picabia tient peut-être tout entier dans cet écart : ce pour quoi la roue avait été conçue ne suffit plus à dire ce dont elle est capable. La question de départ perd alors une partie de son évidence. Nous voulions savoir quand l’objet cessait d’être ce qu’il était ; Réveil matin oblige plutôt à regarder ce qui, en lui, continue et ce qui ne continue pas. La roue vient bien d’un réveil. Sa denture en porte la preuve. Mais cette provenance ne décide plus de son usage : sur le papier, ce qui devait transmettre un mouvement produit une trace. Le seuil passe donc par cet écart. Non pas nécessairement entre un objet et un autre, mais entre ce qui persiste d’un état antérieur et les effets que cette persistance peut encore produire. La roue n’a pas à oublier l’horlogerie pour lui échapper. Elle en conserve assez pour que nous sachions d’où elle vient, sans que cette origine conserve le pouvoir de décider de ce qu’elle fait ici et maintenant.
Réveil matin oblige alors à revenir sur notre définition de la causalisation. Nous avions établi qu’une trace pouvait produire du passé et contribuer à lui donner valeur de cause. Picabia introduit une difficulté supplémentaire : la provenance d’une trace et sa fonction présente peuvent se séparer. Qu’un événement ait eu lieu, qu’il ait laissé une trace et que cette trace demeure ne suffit donc pas à dire ce qu’elle produit aujourd’hui.
La différence est considérable. Jusqu’ici, la causalisation permettait de comprendre comment une trace pouvait faire d’un passé une cause. Réveil matin nous oblige désormais à poser le problème dans l’autre sens :
Une trace qui a produit une cause peut-elle cesser de la produire ?




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