Toute trace n’est pas mémoire de quelque chose. Certaines traces sont des machines à produire un passé. Causalisation.


Laurence Chouzenoux peint presque obstinément des jeunes filles. Elles ne forment pas une famille racontée, mais elles finissent par en prendre l’air. La Galerie Bettina, qui présente son travail à Paris, les décrit comme « singulières et familières » et parle d’une « étrange impression de déjà vu », semblable à celle de portraits de famille dont quelque chose nous échapperait. Les titres travaillent dans le même sens : Parfum d’enfance, Je me souviens de toi, Ce qui reste, Innocence, Ondine, Lou. Il serait facile d’y voir une peinture de la mémoire. Ce serait aller trop vite. La galerie nous a déjà soufflé le souvenir avant même que nous ayons regardé. Et rien ne permet de supposer que derrière chaque visage attendrait une personne réelle dont le tableau conserverait la trace.
Lou rend le problème plus net. Le visage peut sembler connu sans que nous puissions dire de qui. Non pas : « je reconnais cette personne », mais : « il devrait être possible de la reconnaître ». La différence est mince et décisive. Elle sépare le souvenir retrouvé de la recherche d’un souvenir qui manque.
Psy29 avait déjà rencontré Lou dans le cinquième volet de l’enquête consacrée à Laurence Chouzenoux, La lettre qui manque. Il faut aujourd’hui reprendre l’affaire un peu plus tôt. Avant de chercher ce qui manque, demandons ce qui nous autorise à penser qu’il manque quelque chose.
Bergson avait poussé très loin cette difficulté. Dans Le Souvenir du présent et la fausse reconnaissance, il décrit un souvenir « suspendu en l’air, sans point d’appui dans le passé ». Une représentation peut donc porter la marque du passé sans restituer une expérience antérieure déterminable. Voilà déjà détruite une idée confortable : éprouver la passéité ne garantit pas que l’on ait retrouvé le passé dont elle semble provenir.
Derrida retire une seconde sécurité. Dans Mal d’archive, l’archive n’est pas seulement le lieu où l’événement vient se conserver une fois terminé. Sa forme participe à ce qui pourra être conservé, classé et reçu comme événement. L’archivage « produit autant qu’il enregistre l’événement ». La trace cesse alors d’être le simple débris arrivé après coup. Bergson nous interdit de confondre sensation de passé et passé retrouvé ; Derrida nous interdit de croire qu’une trace attend toujours sagement derrière son origine.
Lou permet pourtant d’ajouter un mouvement. Au départ, elle n’est pas la trace de quelqu’un : c’est une peinture. Si une familiarité survient, nous cherchons ce qui pourrait l’expliquer. Aucun antécédent n’est encore établi, mais l’image commence déjà à être interrogée comme si elle devait en avoir un. Voilà le seuil : une chose peut acquérir fonction de trace non parce que son origine a été retrouvée, mais parce qu’elle nous oblige à lui chercher une origine. Nous pensions que le passé produisait la trace. Ici, l’effet de passé participe à produire la trace.
La psychanalyse devrait être beaucoup plus inquiétée par cette inversion. Elle reçoit volontiers le symptôme comme le reste actuel d’une histoire ancienne : perte, conflit, scène, humiliation, désir. Pourtant Freud, dans Constructions dans l’analyse en 1937, est plus prudent. L’analyste ne dispose pas du passé intact derrière le symptôme ; il reconstruit à partir de fragments. Et cette construction reste une conjecture dont la suite de l’analyse doit permettre d’éprouver la valeur.
Le problème commence lorsque cette précaution disparaît. Le symptôme appelle une histoire. L’analyse construit cette histoire. Puis l’histoire construite revient expliquer le symptôme. Enfin, le symptôme sert de preuve à l’histoire qui vient d’être reconstruite. La boucle devient impeccable. Elle peut aussi devenir fausse.
J’appelle causalisation l’opération par laquelle un élément du passé acquiert, depuis un symptôme présent, le statut de cause de ce symptôme. Le mot ne désigne donc pas la cause elle-même. Il désigne son changement de statut.
Un exemple suffit. Un patient a perdu son père à neuf ans. Le décès est un fait biographique : il appartient à son passé. Des années plus tard apparaît une difficulté à supporter les séparations. Le décès peut alors devenir un candidat causal. Mais le simple ordre des dates ne permet pas encore d’écrire : « cette difficulté vient de la mort du père ». Pour qu’il y ait causalisation, quelque chose de plus doit se produire : associations répétées, rapprochements avec d’autres séparations, mots qui reviennent, modification du symptôme lorsque cette relation est travaillée. Le père mort n’est plus seulement un événement antérieur ; il commence à occuper une fonction dans l’organisation présente du symptôme.
La distinction devient alors opératoire. Un antécédent répond à la question : qu’est-ce qui s’est passé avant ? Une cause analytique répond à une autre : qu’est-ce que cet événement permet d’expliquer ici que d’autres hypothèses expliquent moins bien ?
La causalisation doit donc pouvoir perdre. Si plusieurs histoires expliquent le même symptôme, aucune ne peut encore s’installer seule au poste de commande. Si l’événement supposé décisif disparaît du raisonnement sans rien changer à la compréhension du symptôme, sa causalité était probablement surévaluée. Si chaque objection est immédiatement renommée « résistance », le test est déjà perdu : le dispositif est devenu impossible à contredire.
On peut alors reconnaître un seuil causal. Il est franchi lorsqu’un événement antérieur cesse d’être seulement raconté parmi d’autres et commence à réorganiser plusieurs éléments déjà présents : associations, répétitions, choix de mots, circonstances d’apparition du symptôme, transformations survenues dans la cure. Plus cette relation explique de faits sans multiplier les hypothèses auxiliaires, plus la causalisation devient solide. Elle reste pourtant révisable. Le seuil ne transforme jamais une construction en certitude historique.
Cette dernière précaution change beaucoup de choses. Un fait peut être certain et sa fonction causale incertaine. À l’inverse, une construction peut être cliniquement féconde sans devenir pour autant le procès-verbal de l’enfance. La causalisation ne demande donc pas : « avons-nous retrouvé la vraie cause ? » Elle demande : « comment cet événement est-il devenu causal dans l’économie actuelle du sujet, qu’est-ce que cette liaison permet de comprendre, et qu’est-ce qui pourrait encore la défaire ? ». Voilà ce qui la rend utilisable.
Elle permet aussi de distinguer deux transformations souvent confondues. La première concerne le passé : un événement reçoit une nouvelle fonction. La seconde concerne le symptôme : une fois relié autrement à son histoire, il n’est plus exactement le même objet pour le sujet. Même s’il persiste, son statut peut changer. La cure ne remonte donc pas simplement du symptôme vers sa cause. Elle transforme simultanément ce qui compte comme cause et ce qui compte comme symptôme.
Prendre soin d’une histoire commence peut-être par ne pas forcer une trace à avouer son origine.
Cette précaution vaut dans un cabinet, mais également devant une photographie sans date, un objet transmis, le nom d’un lieu, quelques mots hérités. Tous peuvent ouvrir une histoire. Aucun ne porte au verso le récit qui permettra de les expliquer définitivement. Écouter quelqu’un raconter ce qui lui reste suppose aussi de ne pas remplir trop vite les trous à sa place.
La Psychanalyse du Seuil déplace alors une vieille question. Il ne suffit plus de demander : « De quel passé ce symptôme est-il la trace ? » Il faut demander : « Quel événement est en train de devenir sa cause ? Par quelles relations ? Qu’explique-t-il réellement ? Quelle autre hypothèse pourrait prendre sa place ? Et que devient le symptôme lorsque cette causalité change ? ».
Revenons à Lou. Nous n’avons retrouvé personne derrière elle. C’est peut-être précisément ce qui la rend philosophiquement précieuse. Le tableau ne restitue pas un passé. Il nous surprend au moment où nous commençons à lui en chercher un.
Toute trace n’est pas mémoire de quelque chose. Certaines traces sont des machines à produire un passé. Le symptôme peut aller plus loin encore : il peut contribuer à produire le passé qui deviendra sa cause.




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