[Blancage] - Entrée n°04 - Un Coeur sous la pluie
- Fabrice LAUDRIN

- il y a 6 jours
- 3 min de lecture

[English]
Un cœur sous la pluie
Description
Bloc de blancage irrégulier (env. 40 × 40 cm) appliqué sur un mur d’habitation en rue centrale.
À l’état sec : la surface paraît homogène, légèrement granuleuse, sans indice d’une trace antérieure.
Lors d’un épisode pluvieux, une forme nette — un cœur — apparaît par différence d’absorption hygrométrique : la zone correspondant à l’ancien graffiti reste plus claire, tandis que l’enduit environnant fonce.
La figure n’est visible que sous la pluie ; l’image disparaît totalement au séchage.
La forme n'est donc pas figurative par intention, mais par rémanence matérielle.
Effacé : cœur non maintenu
Le geste municipal visait à neutraliser un grand cœur probablement à la spray can, considéré comme une inscription parasite.
Le recouvrement, appliqué en couche unique, crée une surface superficiellement lisse, mais dont les micro-variations d’épaisseur demeurent perceptibles sous la pluie.
Le blancage agit comme un voile opacifiant, efficace en apparence mais incapable de supprimer la différence de densité pigmentaire.
L’effacement se voulait total : il n’a éliminé que la visibilité immédiate.
Resté : empreinte hygrométrique
Aucune couleur, aucun trait n’a survécu.
Ce qui persiste est physique, non graphique :– porosité différente,– tension de surface modifiée,– mémoire d’absorption là où le cœur avait été tracé.
La pluie révèle cette structure latente : un cœur fantôme, exact dans son contour, surgit en mode “apparition”, puis retourne au silence.
Resté : le différentiel d’eau
la mémoire du mur.
Analyse
L’effacement municipal agit comme un acte de restauration symbolique : remettre la surface “à zéro”.
Pourtant, la matière contredit ce projet.
Le blancage ne supprime pas ; il stratifie.
Le cœur revient comme un effet de sédimentation, non comme un symbole volontaire.
Lecture 1 — Lacan : Le blancage cherche à préserver l’espace du Symbolique (la façade propre), mais l’Imaginaire troue ce dispositif dès que la pluie révèle le refoulé matériel.
Le cœur n’est plus un signe amoureux : il devient la résurgence du signifiant effacé.
Lecture 2 — Spectralité matérielle : La forme n’est plus liée à un sujet, mais à la physique du recouvrement.
Le cœur n’est pas projeté : il est rappelé par la matière.
Le mur, ici, produit sa propre image sans intention humaine. Un organe mémoriel autonome.
Ces deux régimes — refoulement symbolique et apparition spectrale — coexistent.
Le cœur n’est plus un dessin : c’est un effet de résistance.
Problématique
Que signifie une ville qui efface un cœur avec la même vigueur qu’un slogan hostile ?
La question se déplace :
– s’agit-il d’une neutralisation du politique,– ou d’une neutralisation du vivant lui-même ?
Le cœur rémanent interroge la logique municipale : le dispositif n’efface pas seulement ce qui conteste, il efface ce qui ressent.
Pièce emblématique pour questionner le statut de la douceur dans l’espace public : peut-elle encore exister sans être immédiatement recouverte ?
Statut dans la collection
Catalogue : Blancage
Section : Figures nées de l’effacement
Numéro : 04
Titre interne : Un cœur sous la pluie (40 cm)
Localisation : Quimper, rue du centre-ville, mur d’habitation
Statut : Pièce hygrométrique majeure : forme apparue uniquement sous condition météorologique, révélant la limite structurelle du blancage urbain. Rupture paradigmatique du corpus : l’effacement produit ici une forme conditionnelle, intermittente, strictement dépendante de l’eau. Une apparition. Un refus discret. Un reste.
Freud, S. (1920). Au-delà du principe de plaisir. Paris : Presses Universitaires de France.
(Trad. J. Laplanche & J.-B. Pontalis, PUF.)Pages pertinentes :
pp. 17-23 — définition de la compulsion de répétition (fondamentale pour comprendre pourquoi un cœur effacé revient sous la pluie).
pp. 43-55 — analyse du refoulement et de son retour par des voies non symboliques (utile pour les rémanences matérielles des murs).
pp. 70-73 — notion de “trace” psychique persistante (parallèle direct avec la trace hygrométrique).
Lacan, J. (1966). Écrits. Paris : Seuil.
(Édition originale, collection « Le Champ freudien ».)Pages pertinentes :
pp. 11-61 — La lettre volée : structure du signifiant, visibilité / invisibilité, retour du signifié malgré la dissimulation (clé pour comprendre les formes qui réapparaissent après blancage).
pp. 497-526 — L’instance de la lettre dans l’inconscient : logique du support matériel du signifiant (fondement théorique pour considérer le mur comme un “support parlant”).
pp. 801-824 — passages sur le regard dans « Le stade du miroir » : apparition de la figure dans une surface qui ne “voulait” rien montrer.
Foucault, M. (1975). Surveiller et punir : Naissance de la prison. Paris : Gallimard.
(Collection « Bibliothèque des Histoires ».)Pages pertinentes :
pp. 27-33 — logique disciplinaire des surfaces, contrôle des corps et des apparences (parallèle direct avec le blancage municipal).
pp. 195-200 — normalisation, effacement des irrégularités, production d’une apparence neutre.
pp. 302-308 — la ville comme espace de surveillance diffuse ; effacement compris comme technique de visibilité contrôlée.

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