Un voilier, un oiseau
- Marie Bourdon

- 18 juin
- 3 min de lecture

Regard sur un tableau de l’exposition CHEFS-D’ŒUVRE du Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne
Le MAHHSA est un musée singulier, au cœur de l’hôpital Sainte-Anne: un lieu où s’exposent les productions d’artistes qui ont, pour une partie d'entre eux, côtoyé la maladie.
Réunis dans l'histoire de l'Hôpital Sainte-Anne et de son musée, l’art et la maladie ne se justifient ni ne s’expliquent mutuellement pour autant. Ils dialoguent.
L’expositions Chefs-d’œuvre (jusqu’au 26 juillet) réunit des œuvres de la collection du musée, organisées en six thématiques, réparties dans deux salles.
Dans la première, Histoire d’asile et de refuge, Rêves de paysage et d’aventure, Les univers imaginaires forment un trajet qui prend pour point de départ l’hôpital, lieu où se nouent maladie et création artistique, pour glisser ensuite vers les mouvements et les voyages que permettent l’imaginaire et la représentation.
Le parcours se poursuit dans la deuxième salle, où les sections, Brut et joli, L’intime et le vivant, Le symbolisme, proposent des œuvres évoquant l’esthétique et les images intimes propres à chaque artiste.
Le cartel de Brut et joli résume parfaitement l’essence des productions artistiques exposées dans Chefs-d’œuvre, ainsi que la démarche plus générale du MAHHSA: il pointe un possible horizon d’attente plus ou moins inconscient chez le visiteur.
Au MAHHSA, son regard pense peut-être découvrir des représentations de l’angoisse, de la dissociation, de la désorganisation psychique ; si tout cela a existé, ou non, chez l’artiste, le regard ne le sait pas et ne le découvre pas, puisque l’œuvre est précisément mise à distance et mise en forme, élaboration. Par ailleurs, qui déciderait des étiquettes, et qui pourrait affirmer que l'angoisse a telle forme, la dissociation telle couleur?
L’exposition du MAHHSA montre des œuvres, pas des pathologies.
Des portraits épurés, des scènes de la vie quotidienne hospitalière ; des représentations d’engins fantastiques voués à l’évasion ; des natures mortes et des formes féminines, des graphies et des symboles, des bouquets et des maisons.
Luxe de détails, de couleurs, de lignes, ou simplicité nue, comme dans le tableau sans titre d’Edda Marcos, daté du 9 juin 1970.
C'est une marine qui saisit le regard.
Le support est recouvert entièrement d’un bleu turquoise presqu’uniforme : ni rive, ni ligne d’horizon, une pleine mer absolue dont la teinte semble légèrement soutenue vers le haut, faiblement colorée d'un blanc ou d'un rose pâle çà et là, où l'on croit sentir un frémissement imperceptible.
Le regard est d'abord pris dans l'évidence du bleu, puis trouve un point d’ancrage au centre, dans la forme du voilier.
C’est lui qui stabilise la mer.
Il est esquissé en touches de blanc: un trait horizontal pour la coque, des tracés verticaux discontinus et en triangle pour les voiles, avec, en leur milieu, une étroite bande bleue préservée comme en mât, pour tenir l’ensemble.
La pointe du triangle de la voilure, centre discret du tableau, rejoint par une ligne que le regard trace, la silhouette d’un oiseau, dans la partie supérieure.
L’oiseau – mouette, goéland – est un V blanc largement ouvert, dans un dessin dont la couleur irrégulière et l’amplitude disent le vol, le mouvement.
C’est tout.
Il s’agit là d’un motif de marine qu’une main d’enfant, se dit-on, aurait pu facilement tracer.
Edda Marcos n’était pas une enfant quand elle a réalisé cette œuvre, au sein d’un atelier de l’hôpital Sainte-Anne où elle était internée : elle avait 51 ans.
Dans ce choix artistique d’un espace bleu sans objet autre qu’un voilier qui évoque le passage et qui est un centre, désigné et redoublé par le déploiement d’un oiseau, c’est l’équilibre qui retient le regard.
Deux choses mouvantes sont immobiles, le regard les saisit ensemble, et c’est en miroir l’une de l’autre (triangle de la voile tendu vers le V de l’oiseau) qu’elles reflètent la sobre tenue de l’œuvre. Cette simplicité élégante, sans tapage.
Puis, quand le regard semble avoir tout épuisé, autre chose apparaît : dans le coin supérieur droit du tableau, un infime espace blanc ...
Oublié, préservé à dessein? Il devient un point de fuite qui ouvre la mer bleue, vers un horizon, l’existence d’un au-delà.
Un minuscule qui fait respirer la totalité, un creux préservé qui raisonne la saturation bleue, un accroc blanc dont la modestie condense, dans un coin, l’harmonie du tableau, et sa fantaisie.
Edda Marcos a peint un dialogue : entre le bleu et le blanc, entre le voilier et l’oiseau, entre le regard et l’œuvre.
Exposition CHEFS -D’ŒUVRE. Au cœur de la collection Sainte-Anne
Musée d’Art et d’Histoire de L’hôpital Sainte-Anne
16.04-26.07.2026
Lien vers l'oeuvre sur le site du MAHHSA
Brut et Joli (2016), Centre d'Etude de l'Expression


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