top of page

Regard

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • 14 avr.
  • 2 min de lecture

Regard — Le regard n’est pas l’œil du sujet. Lacan en fait un point plus rude : le sujet croit voir, puis découvre qu’il est déjà pris dans le champ du visible. Le regard ne sort donc pas de lui comme une maîtrise. Il vient de plus loin, du tableau, de la scène, de la lumière même qui le place avant qu’il se croie installé au centre. Le voir se coupe alors en deux. L’œil vise. Le regard atteint le sujet depuis un point qu’il ne gouverne pas. Cette distinction donne au terme sa nécessité. Une image ne vaut pas seulement par ce qu’elle montre. Elle vaut par la place où elle assigne l’observateur, par le point d’où elle le fait déjà apparaître dans son propre champ. Les espaces symboliques composés de plusieurs scènes d’autorité, de plusieurs mémoires du visible, de plusieurs adresses concurrentes, durcissent encore cette structure. Le regard n’y vient plus d’un seul foyer stable. Il circule, se déplace, se fracture, puis laisse le sujet sans position souveraine. L’art devient décisif à cet endroit. Une œuvre forte ne demande pas seulement à être vue. Elle retourne l’observateur, le retire à sa prétention de maître du voir, puis le fait basculer du côté de ce qui, dans l’image, le regarde déjà.


Manet donne à cette opération une netteté presque insultante avec Olympia, peinte en 1863 et montrée au Salon de 1865. Le musée d’Orsay rappelle que le tableau reprend le thème traditionnel du nu féminin tout en le brisant par une peinture « franche et sans compromis », puis qu’il transforme la Vénus en prostituée contemporaine. Le point décisif tient dans le regard. Olympia ne dort pas dans son image. Elle ne s’abandonne pas au plaisir d’être vue. Elle fixe l’observateur. Elle sait qu’il est là. C’est ce savoir qui fit scandale autant que la nudité elle-même. Le nu académique permettait encore au regard masculin de se croire souverain, protégé par l’alibi du beau. Manet retire cet écran. Le corps reste exposé, mais il ne se livre pas. Il répond. Il tient l’observateur à distance au moment même où il l’attire. Le tableau fait donc plus que moderniser un sujet ancien. Il montre qu’une image peut reprendre l’initiative du regard et faire sentir à celui qui regarde qu’il est déjà pris dans la scène qu’il croyait dominer.


Bernard, S. (2024). Créations artistiques et subjectivité. Pour une psychopathologie différentielle des contraintes subjectives de l’art, inventions et répétitions ; « pousse-à-la-création » chez le sujet [Thèse de doctorat, Université Rennes 2]. HAL.

Lacan, J. (1973). Le Séminaire, livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964). Éditions du Seuil.

Musée d’Orsay. (n.d.). Olympia.

Johnston, A. (2013/2018). Jacques Lacan. Stanford Encyclopedia of Philosophy.

Posts similaires

Réel

Réel — Le Réel ne désigne pas la réalité empirique. Lacan en fait ce qui résiste à la symbolisation, ce qui reste en soustraction par rapport au langage, ce qui revient comme heurt, comme discontinuit

 
 
 
Pulsion scopique

Pulsion scopique — La pulsion scopique ne se réduit pas au fait de voir. Lacan l’isole comme circuit. L’œil ne suffit pas. Le sujet entre dans le champ du visible, puis s’y découvre déjà pris, déjà e

 
 
 
Point de capiton

Point de capiton — Le point de capiton arrête provisoirement la dérive du sens. Lacan forge cette image en empruntant au matelassier son geste le plus simple : fixer en quelques points ce qui, sans c

 
 
 

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note

Site propulsé par le Cercle Franco-Autrichien de Psychanalyse - 2003-2026

8 rue de Rozambidou F-29930 Pont-Aven

Tous les textes et graphismes n'engagent que leurs auteurs... et ne sont pas libres de droits.

bottom of page