Réel
- Fabrice LAUDRIN

- 14 avr.
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Réel — Le Réel ne désigne pas la réalité empirique. Lacan en fait ce qui résiste à la symbolisation, ce qui reste en soustraction par rapport au langage, ce qui revient comme heurt, comme discontinuité, comme impossible à intégrer sans reste. Le Réel ne s’offre donc pas comme un contenu obscur qu’une meilleure lecture finirait par éclairer. Il se marque plutôt par une butée. Le commentaire s’avance, puis quelque chose ne cède pas. La forme insiste, mais son point d’insistance ne se laisse ni traduire entièrement ni apaiser par la beauté. Pour l’art, cette distinction vaut d’emblée. Une œuvre touche le Réel non parce qu’elle serait plus violente qu’une autre, ni parce qu’elle exhiberait du chaos, mais parce qu’elle impose une limite au sens, un point d’arrêt au regard, une présence qui ne se résout pas en message. Dans les espaces où plusieurs régimes symboliques se croisent sans se recouvrir, cette butée gagne encore en netteté. Le sujet ne rencontre plus un seul appareil de nomination capable d’absorber ce qui surgit. Une œuvre peut alors faire sentir, avec une sécheresse particulière, qu’un reste échappe à toutes les coutures disponibles.
Chez Malevitch, Carré noir pousse cette logique jusqu’à l’os. Le motif apparaît dès 1913 dans les décors et costumes de Victoire sur le soleil. Il se montre pour la première fois comme peinture en décembre 1915. Le Centre Pompidou rappelle que, pour Malevitch, le carré devient l’unité première d’un nouveau système pictural qui libère la peinture de sa charge figurative, puis qu’il vise par là un signe absolu, un « zéro de forme ». La galerie Tretiakov souligne de son côté que le Carré noir a renversé les représentations antérieures de l’art et que la version de 1929 reste la plus proche de l’original de 1915. Tout se joue dans cette violence sèche. Malevitch ne retire pas peu à peu l’image du monde ; il la coupe net. Plus d’objet, plus de scène, plus d’anecdote, plus de profondeur narrative où le regard pourrait se loger. Un carré noir tient sur un fond blanc, puis oppose au désir d’interpréter une présence dont rien n’épuise la décision. Le tableau ne se laisse pas pacifier par la grâce. Il ne console pas. Il n’illustre aucune transcendance visible. Il plante une forme minimale qui agit comme une butée frontale. Le Réel n’apparaît pas ici comme chose cachée derrière la peinture. Il surgit dans l’effet même de coupure par lequel la peinture cesse de promettre qu’un monde y attend encore sa représentation.
Lacan, J. (1973). Le Séminaire, livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964). Éditions du Seuil.
Balmès, F. (2020). Ce que Lacan dit de l’être (1953-1960). Presses Universitaires de France.
Grignon, O. (2016). Le réel c’est le discontinu. In Avec le psychanalyste, l’homme se réveille (pp. 145-170). érès.Centre Pompidou. (n.d.). Carré noir.
Galerie Tretiakov. (2025, 27 mai). В Филиале презентовали «Чёрный квадрат» Казимира Малевича.

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