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Point de capiton

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • 14 avr.
  • 2 min de lecture

Point de capiton — Le point de capiton arrête provisoirement la dérive du sens. Lacan forge cette image en empruntant au matelassier son geste le plus simple : fixer en quelques points ce qui, sans cela, glisserait sans fin. Le signifiant ne recouvre pas naturellement le signifié. Les deux chaînes ne cessent de bouger l’une sur l’autre. Il faut donc qu’en certains points quelque chose fasse couture, qu’un signifiant vienne arrêter assez longtemps le flottement pour qu’une signification tienne, non comme vérité dernière, mais comme prise locale. Le point de capiton ne supprime pas l’équivoque. Il la borde. Il ne ferme pas le champ. Il le rend lisible pour un temps. Dans l’art, cette notion devient décisive. Un titre, une signature, un cartel, un geste critique, un récit institutionnel, parfois un simple mot ajouté à l’image, peuvent venir coudre des éléments flottants en une lecture tenable. Dans les champs symboliques traversés par plusieurs scènes d’autorité, plusieurs mémoires et plusieurs régimes de légitimation, cette couture ne va jamais de soi. Plusieurs capitons rivalisent, se superposent, se défont. L’œuvre ne change pas forcément de matière. Elle change de tenue, parce qu’un signifiant nouveau vient faire prise sur ce qui restait jusque-là mobile.


Avec L.H.O.O.Q., Marcel Duchamp pousse cette opération à une netteté presque cruelle. En 1919, il prend une reproduction de la Mona Lisa, lui ajoute moustache et barbiche, puis inscrit au bas de l’image cinq lettres qui, prononcées en français, produisent une phrase grivoise. Le Centre Pompidou conserve une réplique de 1930 et la décrit comme un ready-made rectifié ; il rappelle aussi que le langage occupe une place centrale dans l’œuvre de Duchamp, au point de venir commenter l’image et d’ouvrir à des interprétations humoristiques et sexuelles. Tout se joue dans cette suture. La Joconde circulait déjà comme image souveraine, saturée de reconnaissance, fixée par des siècles de prestige. Duchamp ne détruit pas cette image. Il la recapitonne. Les lettres ne servent pas de légende. Elles refont le montage symbolique de l’œuvre. Elles déplacent d’un coup la reproduction pieuse vers la dérision, le sexe, la profanation, le jeu verbal, puis obligent l’observateur à reconnaître qu’une image si connue tenait déjà par des coutures symboliques qu’il suffisait de reprendre autrement. L.H.O.O.Q. montre avec une sécheresse parfaite que le sens d’une œuvre ne repose pas seulement sur ce qu’elle figure, mais sur le signifiant qui vient l’agrafer, la relancer, la salir ou la consacrer. Duchamp n’ajoute presque rien. Il déplace le point où ça tient.


Lacan, J. (1966). Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien. In Écrits. Éditions du Seuil.

Lacan, J. (2001). Radiophonie. In Autres écrits. Éditions du Seuil.Centre Pompidou. (n.d.). L.H.O.O.Q.

Centre Pompidou. (2014). Dossier pédagogique : Marcel Duchamp.

Museum of Modern Art. (n.d.). Marcel Duchamp. L.H.O.O.Q. 1919.

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