Pulsion scopique
- Fabrice LAUDRIN

- 14 avr.
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Pulsion scopique — La pulsion scopique ne se réduit pas au fait de voir. Lacan l’isole comme circuit. L’œil ne suffit pas. Le sujet entre dans le champ du visible, puis s’y découvre déjà pris, déjà entamé, déjà visé par un regard qui ne vient pas de lui. La vision n’a donc rien d’une maîtrise tranquille. Elle s’ouvre sur une schize entre l’œil et le regard. Le sujet croit saisir une forme, mais quelque chose dans l’image le précède, le dépossède, le cadre. La pulsion scopique commence à cet endroit. Elle décrit le mouvement par lequel le sujet veut voir, veut être vu, veut se voir voir, puis rencontre dans cette boucle un point qui lui échappe. Pour l’art, la notion coupe court au vocabulaire mou de la contemplation. Une œuvre n’existe pas seulement pour être regardée. Elle organise un champ où l’observateur engage son désir, sa place, sa perte de centralité. Les situations traversées par plusieurs régimes du visible, plusieurs autorités du regard, plusieurs scènes de légitimation rendent cette logique plus instable encore. L’image n’offre plus un monde disponible à l’œil. Elle devient un dispositif où l’observateur se découvre inclus dans ce qu’il croyait dominer. C’est pour cela que certaines peintures ne se contentent pas d’être belles ou complexes. Elles font sentir que voir implique déjà d’être pris dans un montage qui regarde aussi.
Avec Las Meninas, peintes par Diego Velázquez en 1656 et conservées au Museo del Prado, cette structure atteint une précision presque implacable. La toile montre l’infante Marguerite entourée de ses meninas, de ses serviteurs, du chien, du nain Nicolasito Pertusato et de Mari Bárbola ; Velázquez apparaît à gauche devant une grande toile, un miroir renvoie au fond l’image de Philippe IV et de Mariana d’Autriche, tandis qu’une figure se découpe sur le seuil dans l’embrasure lumineuse. Le Prado rappelle que l’œuvre décorait autrefois le bureau d’été du roi à l’Alcázar avant d’entrer au musée. Tout y semble d’abord distribué avec une clarté souveraine. Puis la scène se retourne. Qui regarde vraiment ? Depuis quel point la peinture s’ordonne-t-elle ? Qui occupe la place du modèle ? Qui se tient à la place de l’observateur ? Las Meninas ne propose pas seulement un jeu de regards croisés. Elle retire à l’observateur la sécurité d’un dehors. Il ne reste plus devant le tableau comme maître du visible. Il se trouve inclus dans le dispositif même qui fait tenir la scène. La pulsion scopique devient alors lisible dans sa forme la plus rigoureuse : le désir de voir passe par la découverte qu’un regard le précède déjà dans l’image, le cadre et le distribue. Velázquez ne peint pas un monde offert au regard. Il peint le point où le regard cesse d’appartenir à celui qui croit regarder.
Lacan, J. (1973). Le Séminaire, livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964). Éditions du Seuil.
Bernard, S. (2024). Créations artistiques et subjectivité. Pour une psychopathologie différentielle des contraintes subjectives de l’art, inventions et répétitions ; « pousse-à-la-création » chez le sujet [Thèse de doctorat, Université Rennes 2]. HAL.
Museo del Prado. (n.d.). Las Meninas.
Velázquez, D. (1656). Las Meninas [Huile sur toile]. Museo del Prado.

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