POP ART : CREVER LA LINÉARITÉ - Pourquoi l’histoire de l’art est une fiction cognitive ?
- Fabrice LAUDRIN

- 20 mars
- 4 min de lecture

Un grand musée, un cartel bien propre, une frise chronologique et des dates qui tombent avec la précision d’un métronome. Voici l’histoire de l’art comme on l’enseigne, comme on l’expose, comme on l’encadre.
Voici l’histoire du Pop Art, empaquetée, digérée, livrée avec mode d’emploi. Sauf que l’art ne suit pas un mode d’emploi. Il arrive en vrac, il se contredit, il explose et revient sous d’autres noms.
Et pourtant, la Fondation Louis Vuitton, avec son exposition Marjorie Strider, Yayoi Kusama, Mickalene Thomas... l’autre facette du pop art (17 octobre 2024 - 24 février 2025), tentait encore de le contenir.
Warhol en couverture, Lichtenstein en appât, mais dans les recoins, des noms qu’on n’a pas retenus : Marjorie Strider, Yayoi Kusama, Mickalene Thomas. Comme si l’histoire du Pop Art avait besoin d’être corrigée, comme si rajouter des figures oubliées suffisait à réécrire un récit trop lisse. Mais le problème n’est pas dans l’ajout de quelques noms sur le monument, il est dans le monument lui-même.
UNE HISTOIRE TROP PROPRE... Fiction Cognitive
Le Pop Art, nous dit-on, aurait émergé dans les années 1950, en réaction à l’expressionnisme abstrait. Pollock et Rothko auraient vidé la peinture de toute image, et Warhol serait venu repeindre le monde avec du Coca-Cola et des boîtes de soupe. Une révolution, une rupture nette, un "avant" et un "après". On connaît la chanson, elle s’appelle "Comment raconter l’histoire de l’art comme un roman à épisodes".
Mais voilà : l’art ne suit pas d’ordre, il ne se range pas en file indienne. Dès 1954, Robert Rauschenberg sérigraphie des images de presse sur ses Combine Paintings. Dès 1947, Eduardo Paolozzi colle des pubs américaines sur des montages qui ressemblent déjà aux futures affiches de Richard Hamilton. Ce que l’on présente comme une bascule historique n’est qu’une illusion de perspective.
Pourquoi alors cette obsession à faire de l’art une marche en avant ?
L’ORDRE DES CHOSES EST UNE FABLE
Il n’y a pas de progression dans l’histoire de l’art. Il n’y a que des tensions, des accidents, des réapparitions. Mais l’esprit humain n’aime pas ça. Comme l’explique Daniel Kahneman (2011), notre cerveau fabrique des histoires pour donner du sens à ce qui n’en a pas. Nous avons besoin de croire que l’art "avance", qu’il "progresse", qu’il suit une route balisée.
Ce besoin de linéarité, c’est la peur du chaos. Il faut que l’impressionnisme mène à l’abstraction, que l’abstraction se fasse dépasser par la figuration, que le Pop Art remplace ce qui le précède et soit lui-même remplacé. Sinon, tout se brouille, tout devient aléatoire, et nous détestons l’aléatoire.
Mais si ce récit est une fiction cognitive, il est aussi un outil de domination culturelle. Pour qu’un mouvement soit reconnu, il faut qu’il ait une case, une date, une filiation. Le Pop Art n’est pas devenu un mouvement parce qu’il existait, mais parce qu’il a été validé par New York, exposé dans les bonnes galeries, vendu aux bons collectionneurs.
Marjorie Strider, Rosalyn Drexler, Evelyne Axell ? Trop en dehors du centre de gravité du récit. Yayoi Kusama ? Longtemps perçue comme une étrangeté japonaise avant d’être récupérée dans l’histoire officielle. Mickalene Thomas ? Trop tard, trop politique, trop femme, trop noire. Le Pop Art était là, mais ce n’est pas lui qui a écrit son propre récit.
Et aujourd’hui, on corrige, on répare, on ajoute les noms oubliés sur la liste, comme si cela suffisait à changer l’histoire. Mais ce n’est pas l’histoire du Pop Art qu’il faut retoucher, c’est l’histoire de l’art qu’il faut renverser.
CAMUS ET LA PEUR DU TEMPS DÉSORDONNÉ
Pourquoi croyons-nous encore que l’art avance comme un train sur des rails ? Parce que nous ne supportons pas l’absurde. Albert Camus l’a parfaitement formulé dans Le Mythe de Sisyphe (1942) : l’homme est une machine à produire du sens. Il ne peut pas voir le monde comme un simple enchevêtrement de hasards et de répétitions. Il doit croire qu’il y a un avant, un après, une marche à suivre.
L’histoire de l’art ne fait pas exception. On ne supporte pas l’idée que le Pop Art ne soit pas un mouvement mais une oscillation perpétuelle, un effet de surface qui ne cesse de revenir sous d’autres noms. Nous avons besoin de frontières, de classements, de dates. Mais ces dates sont des artefacts, des constructions de marché, des stratégies académiques.
Le Pop Art n’a pas commencé. Il n’a pas fini. Il est toujours là, réapparaissant dans les détournements numériques, dans les affiches politiques, dans l’esthétique du recyclage culturel qui irrigue Instagram et TikTok. L’histoire ne s’écrit pas en chapitres, elle est une marée.
RENDRE L’ART À SON DÉSORDRE
Si l’on veut vraiment comprendre l’art, il faut abandonner la frise chronologique. Ne plus penser en successions, mais en cartographies mouvantes. Il faut voir les œuvres comme des nœuds d’un réseau infini, des carrefours temporels où le passé et le futur se croisent sans logique fixe.
L’exposition Pop Forever ouvre une brèche en intégrant des artistes restés en marge du récit. Mais elle n’ébranle pas encore la structure qui a permis leur exclusion. Elle complète, elle ne dérange pas. Or, c’est bien le récit lui-même qui doit être mis en crise.
Crevons la linéarité, il est temps de s’en débarrasser. Si l’histoire de l’art était un scénario de cinéma, elle serait écrite par un comptable et montée par un bureaucrate : tout s’aligne, tout tombe à l’heure, pas un cheveu qui dépasse. Mais l’art, le vrai, n’a jamais aimé les tableaux Excel. Il surgit quand il veut, où il veut, et avec qui ça lui chante. Alors, finissons-en avec cette manie de mettre des numéros sur les portes et des étiquettes sur les révolutions. Si le Pop Art nous a appris une chose, c’est que l’image ne meurt jamais, elle ressurgit sous un autre vernis. L’histoire n’est qu’un gros tube de peinture qu’on presse dans le désordre. Alors arrêtons de vouloir tout aligner et laissons la couleur exploser.
Bibliographie
Camus, A. (1942). Le mythe de Sisyphe. Paris, France : Gallimard.
Fondation Louis Vuitton. (2024). Pop Forever, Tom Wesselmann &…. Récupéré le 17 octobre 2024, de https://www.fondationlouisvuitton.fr/en/events/pop-forever-tom-wesselmann-and
Kahneman, D. (2011). Thinking, fast and slow. New York, NY : Farrar, Straus and Giroux.
Le Monde. (2024, 17 octobre). Fondation Louis Vuitton : Marjorie Strider, Yayoi Kusama, Mickalene Thomas… l'autre facette du Pop Art. Récupéré de https://www.lemonde.fr/culture/article/2024/10/17/fondation-louis-vuitton-marjorie-strider-yayoi-kusama-mickalene-thomas-l-autre-facette-du-pop-art_6353949_3246.html



