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Omar Khayyâm - quatrain 157 - Avec des Si...

  • Photo du rédacteur: Marie Bourdon
    Marie Bourdon
  • il y a 10 minutes
  • 4 min de lecture

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« Si j’avais été libre de venir,

Je ne serais pas venu.

Si je pouvais contrôler mes pas,

Où donc irais-je ?

Ne vaudrait-il pas mieux

Qu’en ce monde de poussière

Je n’aie pas eu à venir, à en partir…y vivre ! »

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Dans ce quatrain, Khayyâm déploie le conditionnel.

Celui-ci opère en marqueur de l’interrogation introspective et bute sur une absence de réponse, un impossible.

La conjonction « si », deux fois répétée, structure le poème, mais  les hypothèses qu’elle ouvre sont aussitôt annulées, indiquant l’enfermement dans de stériles éventualités.


Les questions posées, pourtant, sont essentielles, existentielles.

D’abord celle du choix de la venue au monde : aléatoire, elle ne dépend pas du sujet. Il naît du désir et de la volonté des autres, assortis d’une loi biologique : toutes choses subies, impossibles à maîtriser. A l’hypothèse « Si j’avais été libre de venir », le poète répond par un refus de principe dont on perçoit le dérisoire puisqu’il n’est opposable à rien. Ce choix n’existe pas.

Il affirme : « Je ne serais pas venu », mais il est là.


Même la liberté envisagée en pensée semble contrainte par l’échec : s’il lui était possible de choisir une destinée, un chemin – « contrôler mes pas » -, l’espace à investir, les choix potentiels, eux, resteraient inexistants. C’est le désir propre du sujet, sa liberté imaginaire, qui sont insaisissables, hors d’atteinte. Une autre porte se ferme : la personne ne saurait que faire de sa liberté, puisqu’elle est incapable même de la concevoir.


Khayyâm finit par évoquer une solution qui serait l’annulation de l’existence. Un conditionnel encore, comme issue illusoire : « ne vaudrait-il pas mieux » ne pas être né, ne pas vivre, ne pas avoir à mourir ? Il ne s’agit pas ici d’apologie du suicide visant à mettre un terme au destin enchaîné, mais de la non-vie, d’une permanence de l’inorganique, pour échapper à la tension et aux frustrations de l’existence.


Le poème est traversé par trois verbes marquant une trajectoire (venir/partir/vivre), réunis au dernier vers : celle de l’existence, sur laquelle le sujet n’a aucune prise.

On y voit à l’œuvre la pulsion de mort : elle cherche à annuler toute tension vitale, toute excitation jugée inutile, pour retrouver une forme d’effacement biologique. Elle pousse le je à ne voir en ce monde que « poussière », réduisant à une substance grise, impalpable et désagrégée, tout ce qui fait la matière de la vie.

En proie à la mélancolie, traduite dans cette perte de valeur du monde et du moi sans élan ni rêve (« où donc irais-je »), le je du poème est frappé par la prise de conscience d’une forme d’inanité : le sens de l’existence a disparu. Face à cela, l’être n’a aucune ressource interne pour revitaliser le monde.


Cette question du sens, légitime et que chacun peut s’approprier, n’a pas de réponse toute faite. Elle incombe à tous, et ne peut souffrir qu’une réponse singulière, circonstanciée.

Rester dans le désespoir et le non-sens est stérile. Regarder le désespoir d’un autre œil, modifier la vision du désir, sont des possibles.

Se laisser engloutir par ce qui manque, par la somme d’insatisfactions, renforce le non-sens, en un cercle ajusté au plus près à la pulsion de mort. Se demander que faire de ce qui est là, et qui palpite malgré tout contribue à desserrer l’étau.

Il s’agirait de réanimer la pulsion de vie, de la maintenir, de l’entretenir : le soutien de la parole tenue dans la cure peut y contribuer.

Puisque le désir n’est pas un choix du sujet, mais qu’il le structure, il ne peut s’absenter totalement.

Travailler, donc, à débusquer ce désir propre, celui qui permet de tenir un discours et une place subjectifs dans l'existence.

Accepter la perte fondamentale et maintenir un lien au monde pour circuler dans cette question du (non)-sens, au lieu d’en être l’objet passif et désespéré.

 La création, l’expression, la cure, permettent ce travail là, cette élaboration du manque, cette transformation de l’informe.

En modelant la matière symbolique, le sujet affronte le réel.

Il s’ouvre ainsi une façon d’aller dans l’existence.

 

C’est la question du chemin, de l’orientation que l’on peut donner à son pas, qui nous renvoie à d’autres représentations de la marche, à des sujets qui avancent. Ces évocations artistiques ont en commun de figurer le mouvement élémentaire de l’homme, la marche, comme marque de vie, d’élan, de non renoncement.

 

·         La statue en bronze d’Alberto Giacometti (1901-1966) réalisée en 1960 est une silhouette très connue : le personnage, filiforme, est représenté dans un mouvement vers l’avant, le buste légèrement incliné, les bras en arrondi imperceptible, figurant l’accompagnement de la démarche.

La longueur des jambes, très fines, donne la sensation d’une fragilité, d’un personnage qui pourrait être sur le point de chuter. Mais il marche, sa posture n’est pas un vacillement mais un mouvement.

 

 

·         En parallèle, un autre homme qui marche, celui d’Auguste Rodin (1840-1917) : statue en bronze conçue en 1907. Dépourvu de tête et de bras, telles certaines statues antiques, l’homme de Rodin déploie un corps musclé, comme tendu dans son mouvement, la marche étant figurée par l’écart entre les jambes. Le personnage est diminué, mais son corps diffuse une forme d’énergie concentrée.

« Souvent considéré comme le symbole de la création pure enfin débarrassée du poids du sujet, L'Homme qui marche apparaît comme l'image même du mouvement. », indique en conclusion la présentation du site du musée Rodin.

Il y a dans le corps quelque chose qui tient et soutient, en dépit de ses entraves même.

 

 

·         Le thème de la marche comme mouvement essentiel à maintenir, malgré les doutes, est également présent dans un poème de l’espagnol Antonio Machado (1875-1939), dont voici un extrait, tiré de la biographie écrite par Ian Gibson, Los últimos caminos de Antonio Machado ( Editorial Planeta, 2019) :

 

« Caminante, son tus huellas

El camino, y nada más ;

Caminante, no hay camino,

Se hace camino al andar. »


(Traduction libre : Toi qui marches, ce sont tes traces / qui font le chemin, et rien de plus ;/ Toi qui marches, il n’y a pas de chemin, / le chemin vient en marchant)

 

Trois échos au poème de Khayyâm et à sa question « Où donc irais-je » : le but importe moins que la trajectoire et la façon dont on persiste à habiter le monde, même quand le sens immédiat semble perdu.

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