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Le petit grain de Najjar

Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
Fabrice LAUDRIN
il y a 3 heures
6 min de lecture

Serge Najjar, Le bateau ivre, 2026. photographie imprimée sur papier, collée sur aluminium. Avec l'aimable autorisation de la galerie Lahumière.
Serge Najjar, Le bateau ivre, 2026. photographie imprimée sur papier, collée sur aluminium. Avec l'aimable autorisation de la galerie Lahumière.

On pourrait écrire longtemps sur le nom Najjar. Deux piles de livres montant jusqu’aux cieux, deux colonnes d’Hercule enjambant la Méditerranée et les générations. Ibrahim, le père, juriste, professeur, ministre, collectionneur-amoureux ; Serge, le fils, transpirant le droit en évitant le soleil paternel et, surtout, doté d’un œil photographique comme d’autres ont l’oreille absolue.


Autour de ce dernier, on n’y va pas avec le dos de la cuillère : c’est un vrai banquet de mariage, avec Cartier-Bresson, les Becher, Gursky, Michals et Brassaï à la table des photographes ; Freundlich, Herbin, Vasarely, Delaunay, Nemours, Kupka, Mondrian, Malévitch, Kandinsky, Riley et Rodtchenko à celle des peintres ; le constructivisme, le suprématisme, le néoplasticisme et l’art concret suisse pour faire tenir tout ce beau monde ensemble. Le Corbusier, Tadao Ando et Niemeyer complètent le cortège. Il ne manque plus que le plan de table et les dragées. Soyons honnêtes : tout ce tartinage généalogique finit par ressembler à une pièce montée, étage après étage, dont on ne sait plus très bien si elle célèbre l’œuvre ou cherche à lui donner de la hauteur. Mais il y a peut-être là un enjeu plus subtil. L’ombre du père a ceci de particulier : au Levant, tôt le matin, elle précède déjà le regard, quoi que l’on fasse pour l’oublier. On pourrait objecter qu’une œuvre se suffit à elle-même ; je réponds qu’elle est fécondée par un humain, produit de son biotope, de son état d’être et du relief de ses ombres.


Mais moi, je suis à Paris, là, ici et maintenant, un jour de pluie en cette fin d’octobre. Au Grand Palais, Art Basel brasse de l’art à faire tourner les têtes et les capitaux. À la Monnaie de Paris, Asia NOW fait sonner le taïaut sur Paris. Porte de Vincennes, on fait sonner tout le monde : les Centaures entrent en scène, les lacrymogènes prennent la parole. À Paris, l’art est contemporain, le maintien de l’ordre aussi ; chacun à sa manière a choisi de mettre le quidam à distance.


J’entre à la galerie Lahumière par un sas. La porte glisse dans un chuintement — shhh — qui semble rabattre derrière moi le bruit de la rue. Le lieu a un je-ne-sais-quoi d’utérin. Je m’engage dans un couloir jusqu’à la salle du fond. La lumière, égale, presque neutre, a quelque chose de béatifiant. Mon regard périphérique cherche déjà à s’accrocher aux œuvres que je connais. Je suis là parce que j’aime le travail de Serge Najjar ; j’avance dans ce couloir comme un spermatozoïde, pressé de trouver sa voie. Au bout, au milieu de la salle, le comptoir ; devant moi, les fiches, les invitations au vernissage : tout l’appareil de cette généalogie monstrueuse. Dernier effort : je résiste à l’achat du catalogue. Je veux découvrir les œuvres sans ses commentaires, sans les petites étiquettes qui assignent à chacun sa place au banquet. La politesse m’impose d’abord un détour par l’hôtesse. Puis je file, avec gourmandise, vers les tirages. Ils sont là, en vrai, dans leur chair et leurs os.


Je reconnais quelques clichés que je connais par cœur. Pourtant, un petit vertige me force à réajuster ma présence. Je les ai longuement fréquentés en JPEG. J’avais soigneusement calibré mon écran. Les couleurs trouvaient leur Pantone ; les lignes se tendaient, les angles s’emboîtaient, les masses trouvaient leur équilibre. Mon œil accrochait, classait, anticipait. Je sentais presque le petit déclic intérieur, au moment où la composition chantait, où les contrastes se répondaient en chœur, où l’architecture se laissait découper au cutter des harmoniques. Tout tombait juste, la portée réglée sans anicroche. Plaisir immédiat, propre, sans résistance. Le sujet pur, presque universel. Tout était là. Je croyais tenir l’image ; je ne tenais que son apparence.

Mais devant les tirages papier, ces nouveaux clichés, tout ce savant ajustement se liquéfia comme une imago maiorum exposée trop près d’un radiateur.


Devant Le Bateau ivre (2026), un mot me gicle à l’esprit. Grain. Non, ce n’est pas le grain de mer, réflexe du Breton que je suis, ni même le grain photographique, cette granulation qu’on associe à une émulsion, à une sensibilité, à une image agrandie. Non. C’est le grain du papier. Le support cesse d’être un fond neutre, cette surface docile qui s’efface derrière ce qu’elle porte. Il a sa constitution, sa présence propre. Il résiste à l’image, ou plutôt, il lui donne corps. Grain. Le mot roule en bouche, accroche la langue et m’emporte ailleurs.


Du grain du papier au grain de raisin, du raisin au vin. Il suffit parfois de quelques lettres pour quitter la galerie sans bouger de place. Omar Khayyam vient alors à l’esprit, avec ses coupes, son vin et cette urgence de l’instant que l’on associe à ses quatrains. « Savoure l’instant présent : demain n’est pas encore né, hier est mort » ou bien encore « la glaise supplie le potier de la traiter avec douceur, car elle était encore un homme la veille. »

L’argile est homme avant de devenir coupe. Des grains rassemblés, travaillés, façonnés, cuits. Une matière qui n’était pas encore une forme, puis une forme capable d’accueillir autre chose qu’elle-même. Le grain ne disparaît pas nécessairement dans l’objet : il appartient à son devenir, même lorsqu’on ne le distingue plus.


Et nous voici revenus aux architectures de Najjar.


Le béton est, à sa manière, l’argile de notre ici et maintenant, du demain non encore né et de l’hier mort. Les deux matériaux ne se confondent pas : l’un est un mélange, l’autre une matière minérale aux propriétés propres. Mais l’analogie tient à ce qu’ils rendent possible. Nous façonnons nos lieux avec les matériaux de notre temps ; ils deviennent les formes dans lesquelles nous passons, travaillons, attendons, habitons, mourons, naissons, aimons, haïssons. Le béton porte nos ambitions, nos répétitions, nos calculs et nos souvenirs. Il donne à nos villes leur géométrie quotidienne, si familière que nous finissons par ne plus la voir.

Serge Najjar collectionne, prélève dans cet environnement des fragments qui semblent parfois s’être affranchis de leur fonction. Une façade devient surface ; un angle, une ligne ; une ombre, une découpe ; une couleur, une force ; un visage, une échelle. L’architecture se prête au jeu de la composition, jusqu’à ce que le monde construit paraisse avoir été dessiné pour l’appareil photographique. Efficacité visuelle, belle ordonnance, jouissance d’une géométrie qui se suffit presque à elle-même.

Presque. Car le grain du papier vient déranger cette autosuffisance, et avec elle la fatuité du verbe critique, toujours prêt à tartiner sur des surfaces trop faciles.

Il ne suffit pas de dire que la photographie représente du béton, pas plus qu’il ne suffit de louer l’habileté avec laquelle Serge Najjar en extrait des compositions. Entre le bâtiment et son image, quelque chose s’est déplacé : l’échelle, la fonction, la profondeur, le rapport au corps. Et entre l’image numérique et le tirage, un autre déplacement s’opère. L’écran tend à nous faire oublier le support ; le tirage papier le réintroduit. Ce que je regarde n’est pas seulement une architecture devenue image. C’est une image devenue objet. Et moi, devant elle, encore un peu trempé de la pluie d’aujourd’hui, je sens mon regard chercher ses appuis, comme mes pieds sur le pavé mouillé.

Je ne sais pas si Serge Najjar a pensé son travail à partir de ce grain. Rien ne m’autorise à le prétendre. Il n’est pas nécessaire de lui prêter cette intention pour que l’expérience ait lieu. Le grain est mon point d’entrée, le détail qui interrompt une familiarité trompeuse et rend les photographies à leur matérialité. À partir de lui, le regard peut repartir vers le raisin, le vin, la coupe, l’argile et le béton. Non pour découvrir derrière les œuvres un message secret, mais pour éprouver ce qu’une matière peut encore faire circuler et aimer vivre ici, dans cette galerie, maintenant, en parallèle du chaos parisien.

’est peut-être ce que l’appareil critique demande trop rarement à une photographie : non seulement ce qu’elle nous montre, mais ce qu’elle nous fait traverser. Le catalogue peut dresser les filiations, convoquer les maîtres, distribuer les certificats de modernité, les adoubements de l’histoire de l’art et autres tintamarres de la bankableisation. Il lui manque la bonne fourchette pour picorer avec plaisir dans cette pièce montée.


Les colonnes d’Hercule peuvent attendre, et même s’écrouler à force d’être polies. Devant les tirages de Serge Najjar, tout cet échafaudage perd soudain de sa hauteur. Et sans hauteur, la crainte de l’ombre s’évapore. Il suffit d’un grain de papier pour me ramener à ce que j’étais venu chercher : non pas la confirmation de ce que je savais déjà voir, mais le plaisir de découvrir ce que mon corps n’avait pas encore éprouvé.

 

 

L’exposition À l’instant T, consacrée à Serge Najjar, se tient du 17 octobre au 19 décembre 2026.

Galerie Lahumière — www.lahumiere.com, 70, rue des Tournelles, 75003 Paris. Ouverte du mardi au samedi, de 14 h à 19 h, et sur rendez-vous.


 

 


 

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