SYMPHO: Á la découverte d'un peintre


Longtemps, les mots ont tourné.
Tout de suite j’ai su que j’allais écrire, et peu à peu j’ai réalisé que ce serait difficile.
J’ai pris des notes, j’ai regardé le tableau, j’ai rencontré Sympho et je l’ai entendu, écouté.
Ça ne se construisait pas.
Et puis, un samedi matin, alors qu’il pleuvait, à la veille d’un changement d’heure, le nuage a crevé.
C’était une question de temporalité.
D’abord, j’ai écrit ceci :
Il y a quelques mois, je suis entrée dans un salon qui était un atelier.
Dans cet atelier-salon où la vie suivait son cours, j’ai vu une palette qui était une table basse où les huiles discutaient comme au vernissage déjà.
J’ai regardé circulairement les grandes fenêtres quadrillées de baguettes blanches, les livres accrochés au mur de droite, la table ronde, non loin d’eux, supportant tout ce qu’il faut bien supporter.
Et puis, j’ai regardé le tableau et j’ai vu :
un enfer bleu qui battait comme un cœur d’où tout sang aurait été aspiré.
Contenant leur respiration sur le chemin du chaos,
les visages,
les bottes et les écrans,
les yeux béants et les griffes,
les rectangles muets redoublant les bouches qui ne criaient pas,
tous,
tous voulaient tomber sans le pouvoir,
dansaient en se tenant les mains absentes
comme parfois en rêve on chavire au-dessus de rien,
lentement.
Et le bleu était une zone de guerre impossible à investir, comme la Bastille préfectoralisée
et les flux humains déjà morts s’écoulaient lentement
telle une boue irrévocable engloutissant le village de montagne où dorment les ancêtres.
C’était comme un fronton appelant des mots, une syntaxe déjà -vous vous souvenez des livres –
Et les mots se faisaient formes et couleurs.
C’était inimaginable
comme la pluie qui creuse une plage désertée.
Un empire s’effondrait et celui qui en tenait les clés
venait de les jeter dans la lagune, dédaignant les armes et le sang ;
l’homme à la colère noble, au sourcil froncé, pourtant,
mais son courroux était un marron lisse et chaud rongé par le ver.
Soudain, moi, en regardant, je compris,
je dus laisser venir le passé simple juste comme ça :
je vis, je sentis, et je compris que
l’histoire ne se racontait pas mais se vivait dans une fureur interne
où il fallait la férocité,
d’une table vide, d’une paume levée, d’une douleur glissante ressentie dans la toile.
Le tableau excédait l’artiste
Qui parlait.
Dans le regard,
Le tableau palpitait.
Et c’était mystérieux
Et c’était beau.
Une fois ces mots posés en écriture quasi automatique, d’autres ont suivi :
Sympho est un peintre autodidacte. Cette distance avec tout discours académique, qui peut parfois entraîner une difficulté à traduire au plus près une pensée en un geste pictural, lui donne, en même temps, une sorte de liberté absolue et de puissance, perceptibles au premier regard.
Et si, contrairement à certains artistes, il n’a pas un atelier dédié, c’est peut-être parce que le désir de peindre a surgi comme ça, au cœur de son espace quotidien : ses toiles sont dans son salon, immenses sur leur chevalet, entre un canapé où l’on peut dormir, une table ronde où l’on peut manger, une bibliothèque où s’alignent des livres. L’endroit a sa magie propre.
Il aurait pu se contenter d’écrire, de lire, de penser, mais il s’est mis à peindre et lui seul connaît le secret de ce désir. On peut toujours imaginer : percevoir un lien entre les mots et les choses, une correspondance, un trajet, entre l’immense culture littéraire, philosophique, historique, linguistique, de Sympho et sa pratique de la peinture.
Les mots auraient sauté du mur de droite à la toile de gauche pour s’y exposer, transformés en formes, couleurs, et développer une syntaxe picturale, raconter une autre histoire.
Peut-être y a-t-il des questions qui ne peuvent se poser, des réponses s’obtenir, qu’ainsi ?
L’écriture serait devenue verticale, aurait troqué le verbe et la virgule contre la ligne et le pinceau ; l’encre se serait faite huile, le récit espace clos où les personnages surgissent.
Autodidacte, mais pas peintre du dimanche. Sympho peint tous les jours, un tableau peut nécessiter deux mois de travail ; mais il ne vit pas (encore) de son art, et ses œuvres ne s’exposent pas (encore). Elles ne sont visibles que chez lui, dans le salon aux grandes fenêtres, là où il vit. Il faut avoir la chance de le connaître pour les voir.
Et son travail est impossible à définir.
L’œuvre n’est ni abstraite, ni complètement figurative.
Elle explose dans le regard d’abord en un bleu indécidable, un courant de couleur dense et comme étouffée qui fait de la scène un espace limbique, une matrice, un aquarium : quelque chose où les éléments ne se posent pas, flottent plutôt et s’agrègent pour tenir ensemble dans un mouvement ascendant de guirlande qui part de la gauche et se termine en bas, à droite.
C’est une scène qu’on dirait antérieure à tout, au temps, à l’espace ; une scène qui refuserait l’inscription dans le familier, le nommable.
La première fois, je me dis que j’entre dans le tableau par son espace central : c’est une sorte de bouche bleu-nuit, un vide sombre qui aspire le regard. J’y reste, indéfiniment.
Et je me rends compte que, peut-être, je veux entrer par là pour ne pas me confronter au reste, me décider à voir réellement, à rencontrer, les personnages de ce tableau.
Si je rentre par l’espace qui maintient un vide, qui supporte peut-être l’équilibre de la farandole, mais en en refusant la représentation, je risque de passer à travers le miroir, de perdre le contact avec l’œuvre. Est-ce ce que ces choses, autour de l’ombre, tentent de la tenir à distance ? En sont-elles complices ?
Le plus important n’est peut-être pas de savoir par où l’on entre dans l’œuvre, mais comment l’on y circule. En butant sur les différentes énigmes de la toile, en acceptant qu’elles restent ce qu’elles sont : des énigmes.
Que représente le tableau de Sympho ?
La question n’a pas de sens. L’œuvre est peut-être l’exemple même de ce « jamais vu » qui serait l’horizon idéal de toute production artistique.
Elle s’intitule L’humiliation de Moctezuma.
Sympho évoque l'attitude de l’empereur aztèque face aux espagnols, au XVIème siècle: la démission de cet homme puissant face au contingent sans panache de Cortès, constitue une énigme (centrale ?) que le peintre cherche à représenter.
En nahuatl, le nom de Moctezuma signifie le seigneur qui fronçait les sourcils, celui qui se montre sévère mais exprime une colère noble, retenue. Cette noblesse, ce simple frémissement de sourcils (s’il a eu lieu), n’auront pas suffi face à la hargne du Vieux Monde.
C’est l’Histoire, mais ce n’est pas entièrement le tableau.
L’artiste sait parfaitement ce qu’il a raconté, mais je ne lui demande pas où est Moctezuma, quel élément représente Cortès, si la Malinche est dans ces griffes, cette bouche rouge, ou l’empire sur cette table vide.
L’Histoire trouve ici des formes qui, finalement, la dépassent totalement.
Peut-être que l’ensemble, puissant à couper le souffle, raconte, en effet, l’histoire d’une gigantesque défaite, d’une incroyable disparition, d’un chaos civilisationnel, mais on finit par l’oublier, parce que le tableau est là, et nous attrape.
En bas, à gauche, dans une flaque de bleu, un visage museau à l’œil cerclé tend une main, paume ouverte vers l’extérieur, à notre regard : un salut, une ouverture, un appel, un stop. Il donne le sentiment d’être écrasé par la botte qui le surplombe mais il est, au contraire, le fondement de cette structure. Il la soutient, elle part de lui pour s’élever.
En suivant une ligne oblique, qui part de la base de cette forme pour traverser la scène, on rejoint un autre visage, encadré dans un tableau, ou un écran de télévision : ses pupilles nous regardent.
Ces deux têtes, ces deux regards, pourraient être l’ossature du tableau de Sympho, en constituer les piliers. Des témoins qui nous regardent regarder, nous enjoignent de le faire.
Il y a beaucoup d’autres yeux ou cavités oculaires, des êtres qui ressemblent à des chimères, à des hyènes, des crânes, des lignes floues de visages fantomatiques. Et cette table vide qu’ont désertée l’or, l’obsidienne et le cacao. Les yeux, les bouches, organes véhicules de l’humiliation, de ce qu’on profère, du mépris que l’on renvoie, de ce que l’on regarde et ne voit pas ?
C’est un univers peuplé, comme rassemblé sur l’espace de la toile par un cri, une sidération. Un théâtre immobile. Peut-être un univers qui lance ces dernières forces dans la bataille : il y a ces griffes, en quatre traits jaune-vert chacune, délimitant un triangle qui fait point de fuite ; un jaillissement marron, touffu comme une chevelure, des touches de rouge et des entourements roses, des crânes et des os.
C’est une porte entre rêve et cauchemar, l’œuvre d’un peintre dont le geste créateur fait surgir chaque motif, avec une exigence et une force inégalables.



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