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"Je photographie comme on peint": le regard de Serge Najjar

Photo du rédacteur: Marie Bourdon
Marie Bourdon
il y a 56 minutes
5 min de lecture

« On peut décrire l’image photographique comme un retrait (pris sur le réel) ou comme un supplément (venant s’ajouter au réel), elle n’est pleinement véritablement ni l’un ni l’autre, elle advient comme une chute qui ne tombe pas (ce qu’est strictement le suspens). »

L’instant et son ombre, Jean-Christophe Bailly

 

Serge Najjar, Sea in construction , 2026. 50x50 cm, photographie imprimée sur papier, collée sur aluminium. Avec l'aimable autorisation de la galerie Lahumière.
Serge Najjar, Sea in construction , 2026. 50x50 cm, photographie imprimée sur papier, collée sur aluminium. Avec l'aimable autorisation de la galerie Lahumière.
Serge Najjar, The Grey Shape, 2020. 87,5x70 cm, photographie imprimée sur papier, collée sur aluminium. Avec l'aimable autorisation de la galerie Lahumière.
Serge Najjar, The Grey Shape, 2020. 87,5x70 cm, photographie imprimée sur papier, collée sur aluminium. Avec l'aimable autorisation de la galerie Lahumière.








































A la galerie Lahumière, l’exposition consacrée à l’artiste libanais Serge Najjar, s’intitule Á l’instant T, énonçant ainsi très exactement cette incroyable adéquation à la réalité, ce hasard transformé en rencontre visuelle, qui caractérisent les photographies de Najjar.


On imagine les journées de promenade, les observations de chantiers, le regard toujours ouvert sur la possibilité d’un événement de lignes, de formes, de couleurs, d’ombres et de lumière. Ne retouchant rien, Najjar est forcément le photographe de la patience, celui qui sait être là, attendre le surgissement.

On est là au cœur du kairos grec, qui désigne l’occasion saisie, ce temps qualitatif attrapé au vol et qui déjoue, ou condense, le déroulement imperturbable de chronos. L’objectif de Serge Najjar épingle, dans la réalité du Liban, la beauté d’une épiphanie géométrique, la sauvant de l’éphémère.


Ce sont des paysages urbains, des pans de mur entourés de mer, des façades traversées de rayons de soleil et d’ombres portées : souvent, une silhouette humaine au repos ou saisie dans un mouvement, qui devient une ligne, elle aussi, dans la composition d’ensemble. La présence jointe de l’homme et de l’édifice mêle l’essence de l’un et de l’autre : le paysage inanimé acquiert une âme, une sorte d’intentionnalité, et l’homme, lui, devient statue intégrée à son environnement. Dans le Liban actuel, qui est leur cadre commun, s’établit une solidarité entre un chantier et un homme, une terre et un peuple, et la mer, qui les baigne de couleur.


The Grey Shape (87,5x70 cm, photographie imprimée sur papier, collée sur aluminium) et Sea in construction (50x50 cm, photographie imprimée sur papier, collée sur aluminium), ne sont pas exposées sur le même mur de la galerie Lahumière, n’ont pas le même format ni la même année de création : pourtant elles retiennent le regard ensemble, elles fabriquent un lien qui incite à revenir de l’une à l’autre.

Par son format, Sea in construction (2026) présente une structure carrée en emboîtements : la forme se répète de la paroi lambrissée à l’ombre noire découpée (le regard voit d’abord une bâche de chantier tant la couleur est dense) jusqu’à l’ouverture, dans le tiers inférieur de la photo, où apparaît la mer bleue, effectuant la jointure entre le noir et le blanc- gris. Toute la partie gagnée par l’ombre semble un immense dais annonçant le deuil : sur le grand faire-part clair vieilli par endroits, ouvert et manipulé par de multiples mains, serait inséré, en miniature, le portrait de l’être disparu, la mer. Une vision fugace parmi d’autres, que le regard dérobe à l’oeuvre.

Serge Najjar se déclare optimiste : ses photographies, qui suggèrent parfois l’abandon, la solitude, la dureté, presque, d’un paysage coupé de soleil et de bleu, ne relèvent pas d’une volonté d’illustrer la nostalgie, la destruction, la tristesse, mais plutôt la simple beauté d’un fragment de réalité.

Sea in construction, c’est donc aussi la permanence, la présence obstinée de la mer et de la lumière derrière l’édifice troué. La vie, telle qu’elle se montre.


The Grey Shape (2020) pourrait être l’écho, la réponse, l’expansion de la précédente représentation. Ici, la proportion du bleu s’inverse pour prendre, entre la mer, rectangle d’une couleur plus soutenue et le ciel, séparé d’elle par une ligne blanche et fine d’horizon, presque le tiers du tableau, à gauche, de bas en haut, jusque vers la droite du cliché. Le bleu, on le devine tout autour, à l’arrière, masqué par un grand pan de mur blanc, béton lisse et presque brillant, comme fraîchement repeint.

La mer prend plus de place, le mur est plus net, et un grand rectangle sombre (the grey shape) fait figure d’écran dans l’ensemble, son coin supérieur gauche entamé comme dans un processus d’inachèvement, d’érosion ou de disparition. Cette forme grise est un fragment de mur peint et non plus une ombre ; mais les équilibres d’obscur et de clair, de blanc, de noir et de bleu, différents, sont toujours présents. Ce sont les caractéristiques des photographies de Najjar, celles de ce Liban qu’il regarde.


Ces paysages sont faits de lignes superposées, qui se répondent, s’accolent et se dupliquent en franges ombrées : la photographie semble vouloir dévoiler la structure de la réalité, son ordonnancement, cet équilibre naturel que l’œil pressé ne peut percevoir.

Dans Sea in construction, les formes carrées se resserrent vers le plus petit format, que le bleu mer remplit, elles pointent vers l’essence de la couleur et de la vie.

Dans The Grey Shape, les lignes se sont étirées, le bleu a envahi une partie du tableau, s’est éclairci : il devient ce fond coloré sur lequel surgit un écran gris uniforme, vide, où le regard se laisse mystérieusement aspirer, au centre de la composition.


Ces deux photographies dépourvues de présence humaine s’inscrivent pleinement dans le courant de l’abstraction. Najjar dit qu’il « photographie comme on peint », évoquant là ses influences artistiques. La réalité est un réservoir d’abstractions que l’œil du photographe dévoile, mais qu’il ne compose pas. Si la frontière semble brouillée entre photographie et tableau, c’est parce que l’artiste sait attraper au vol les ombres et la lumière jouant avec la matière, le solide, le liquide, pour les instituer en événements esthétiques.

Najjar découpe pour le spectateur l’œuvre dans la réalité.

Il transforme des visions fugaces en traces, et, les accumulant, propose une nouvelle façon de lire le paysage libanais perçu en son mouvement, puis fixé par l’objectif.

L’art consisterait donc finalement à voir ce qui se noue, là et quand cela se noue : c’est ce temps guetté et arrêté que le photographe transforme en œuvre.


Ce Liban, observé par le photographe, joue seul : il fait ses formes ; le soleil tombe, ici ou là, la mer demeure, se cache derrière un édifice, et réapparaît : tous ces éléments se déploient indifféremment, sans souci de sa présence ou de son regard. Ils constituent la respiration silencieuse, invisible, du pays de Najjar : sans doute faut-il un certain amour, une certaine attention à cet espace, pour parvenir ainsi à en retranscrire l’essence.


Le photographe nous réapprend à voir, dans la réalité, un agencement de formes qui fait poésie, bien au-delà de toute projection romantique, une sorte de poésie de la matière, dénudée, exposée, érigée en œuvre d’art.


Exposition Á l'instant T, Serge Najjar, du 17 octobre au 19 décembre 2026, à la galerie Lahumière, 70 rue des Tournelles, 75 003 Paris.



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