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ESPACES D’ÉCRITURE : Surfaces singulières chez deux auteurs d’art brut

  • Photo du rédacteur: Marie Bourdon
    Marie Bourdon
  • il y a 1 jour
  • 6 min de lecture

Le geste artistique du graffiti signe la rencontre entre un sujet et une surface.

L’œuvre réalisée est la trace d’un dialogue entre le monde interne du sujet créateur, et la réalité matérielle de ces « espaces imprévus ».  (A. Petrucci, Promenades au pays de l’écriture, p 30)

Deux auteurs d’art brut, Fernando Nannetti (1927-1994) et Jean-Crampilh Broucaret (1939-1972), dont nous présentons ici les œuvres en écho, illustrent ce choix singulier d’une surface, propre à accueillir leur désir d’expression.

 

Le mur de Volterra

C’est à Volterra, immense hôpital psychiatrique-prison aujourd’hui à l’abandon, en Toscane, que Fernando Nannetti réalise son « livre de pierre » (L. Peiry, Le livre de pierre, p 9) : une œuvre monumentale de 70m de long sur 10 de haut.

Pendant 9 ans, Nannetti occupe chaque heure de la promenade quotidienne à graver les murs extérieurs de l’hôpital, à l’aide de la boucle de sa tenue règlementaire. Il oeuvre au vu et au su de ceux qui partagent avec lui l’espace de la cour (compagnons, personnels), mais avec une volonté exprimée de retrait, de secret, d’un entre-soi qui passe, paradoxalement, par l’extériorisation. « Si d’aventure quelqu’un lui demande la raison et le sens de ses écrits, il répond invariablement que ce sont des « choses privées » et cherche à éloigner l’importun. » (L.Peiry, Le livre de pierre, p 19)

L’expression, matérialisée, visible (mais non lisible, car les caractères sont étroitement accolés, et semblables à des lettres étrusques), n’a aucune visée communicative, ne se veut pas support d’échanges : elle est. Et si elle est sur les murs, c’est peut-être simplement parce que les murs sont là, et que la perception par Nannetti de cet espace est conditionnée par ses années d’enfermement.

L’œuvre de Nannetti, telle qu’on la découvre sur les clichés pris par Pier Nello Manoni avant la fermeture de Volterra, sature, par une coulée de signes gravés en scriptio continua, l’espace du mur où elle s’inscrit. Il y est question de son identité réelle et fictive, d’ancêtres réinventés, de cosmos, de magnétisme et de mystérieuses connections, qu’il réunit dans une narration poétique, faite d’associations, de jeux sonores et lexicaux.

Le mur n’est plus vide, il double la paroi de l’asile-prison d’un maillage serré de signes.

Nannetti a aussi réalisé de nombreux dessins, sur de simples feuilles fournies par le personnel de Volterra : sur le papier, comme sur les murs, il procède d’abord au tracé de cadres, qu’il appose les uns aux autres, avant de les remplir. L’espace n’est pas investi au hasard, mais organisé : le support matériel, qui disparaît sous l’écrit, semble exister davantage, comme partie intégrante de l’œuvre qu’il accueille.

Chaque jour reprise et poursuivie, cette œuvre transgressive (elle s’affiche sur les murs de l’institution) mais tolérée, engage le corps : elle exige de se tenir debout devant le mur, pour l’inciser minutieusement avec l’ardillon, en s’adaptant aux défauts de la surface, à ses renfoncements ou aspérités, ainsi qu’à la présence éventuelle de compagnons, occasionnellement adossés au mur, et qui ne se lèvent pas. Lorsqu’un blanc apparaît dans le flot de signes gravés, il est l’indice de la présence de ces autres, que l’écriture a contournés pour se poursuivre.

Ainsi, la création se déploie dans un mouvement que l’obstacle éventuel n’arrête pas : il est intégré au geste, faisant de la trace un événement où se joignent le monde interne du sujet, le mur où se matérialise l’inscription, et les aléas présents sur cette surface. Le blanc, l’espace vide, ne sont pas tant une absence qu’une preuve du vivant, adjointe à l’œuvre.

La surface choisie par Nannetti, disponible, à hauteur de regard et de main, est le réceptacle d’une œuvre énigmatique que l’observateur ne peut décoder ; sa forme, immédiatement perceptible dans son étendue, s’appréhende réellement comme telle : une inscription qui recouvre la paroi de cet espace carcéral.

 

Le plancher de la chambre

 Jean-Crampilh Broucaret est l’auteur du Plancher de Jeannot, œuvre restaurée et mise à l’honneur récemment par le Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital sainte-Anne (MAHHSA) à travers deux expositions, Le plancher de Jeannot (11/09/2024 au 27/04/2025) et L’invention d’une écriture (10/09/2025 au 18/01/2026).

Pendant les dix dernières années de sa vie, Jean-Crampilh Broucaret a vécu au sein de l’exploitation agricole familiale du Vic-Bilh (Pyrénées-Atlantiques), avec sa sœur, Paule, et leur mère. Au décès de celle-ci, en 1971, il obtient l’autorisation exceptionnelle de l’enterrer dans la maison. C’est dans la période qui suit que Jean grave le plancher de sa chambre, avant de s’éteindre lui-même, en mai 1972.

Découvrir le Plancher de Jeannot, tel qu’il fut exposé à Sainte-Anne, provoque une forme de saisissement et d’émotion esthétique qui relient, pour un instant, le regard « découvreur » au geste absent du sujet créateur : on en perçoit la force (trous réalisés à la perceuse, puis reliés entre eux par des entailles dans le chêne à l’aide d’un ciseau à bois), la répétition, et le mystère.

Il s’agit d’un texte de 67 lignes, en lettres majuscules inscrites sur 60 lames (en 4 fragments de plancher) : Jean-Crampilh Broucaret y exprime une critique de la religion et de l’Eglise, évoquant des accusations contre lui et sa sœur, affirmant leur innocence.

 

Deux espaces bruts

Nannetti et Broucaret ont laissé une œuvre sur une surface familière de leur environnement quotidien, une surface dure à laquelle la main s’est attaquée pour trouer, inciser, dessiner des signes.

Le choix de ce support inscrit l’œuvre dans la durée, en exigeant de son créateur une forme de tenue dans le face-à-face, un corps-à-corps où s’éprouve l’énergie du sujet.

Le texte de Jean-Crampilh Broucaret n’est pas adressé, il n’a pas visée à être rendu public : l’inscription se manifeste, horizontale, recouvrant le plancher de la chambre. Celui de Nannetti, vertical, offert aux regards de la cour, est pourtant, là aussi, pensé comme secret, la mise au-dehors n’excluant pas l’intime.

Leur langage s’y décompose en lettres isolées, et non dans un aspect cursif plus conventionnel : il est à la fois dessin et mot.

Un autre point de rencontre entre Nannetti et Jean-Crampilh Broucaret, est la découverte fortuite et la diffusion de leurs œuvres respectives, réunies sous l’appellation d’art brut. Lucienne Peiry (citée par Pascal Roman), le définit à l’aide des trois S : Secret, Silence, Solitude, trois caractéristiques communes aux deux auteurs ici évoqués.

Isolés du monde, tous deux ont fait œuvre avec le matériel dont ils disposaient, usant de techniques et de gestes qu’ils ont adaptés à ce matériel.

Ni l’un ni l’autre ne visait à faire « art », ni à être reconnu par quiconque : leur production, se dégageant en quelque sorte de la dimension du désir de reconnaissance, et des codes conventionnels pouvant faciliter la lecture, reste mystérieuse quant à un destinataire possible. Ces caractéristiques correspondent aux critères des écrits bruts, définis par Michel Thévoz : « Les auteurs sont, socialement et mentalement, des marginaux ; ils sont totalement étrangers à l’institution artistique ou culturelle et aux circuits de promotion et de diffusion des œuvres ; ils réinventent à leur propre usage un mode d’écriture aussi peu que possible débiteur de la tradition ou des tendances en vigueur. » (M. Thévoz, Ecrits bruts, p 5-6)

En poursuivant sa réflexion, il nous rappelle un aspect fondamental dans l’approche de ces œuvres : même si elles semblent attaquer la langue maternelle, et les conventions communes du langage, il ne s’agit pas de les enfermer dans une lecture psychiatrique, un discours de pouvoir qui recouvrirait la singularité de la production, en la méconnaissant forcément.

Les œuvres de Nannetti et de Broucaret sont des créations originales et uniques, développées sur une surface que le regard peut appréhender sans forcément en (re)connaître le sens.

Elles instaurent ce que Fabrice Laudrin évoque comme « (…) un dispositif de dialogue, un lieu où l’œuvre invite le spectateur à traverser l’espace symbolique qu’elle ouvre, à y inscrire sa propre expérience, à devenir lui-même acteur du passage. » (F. Laudrin, Manifeste fondateur de la Psychanalyse du Seuil, p 2)

  

Références bibliographiques

Dubois, Anne-Marie (dir.). 2024. Le Plancher de Jeannot. Catalogue d’exposition. (Paris, Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne 11/09/2024 -27/04/2025). In fine éditions d’art.

Dubois, Anne-Marie (dir.). 2025. L’invention d’une écriture. Catalogue d’exposition. (Paris, Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne 10/09/2025 -18/01/2026). In fine éditions d’art.

Laudrin, Fabrice. Manifeste fondateur de la Psychanalyse du Seuil : Vers une psychanalyse du passage, du lien et de la transformation. Pont-Aven : Cercle Franco Autrichien de Psychanalyse, Session 1/2025 (2025).

Peiry, Lucienne. (2021). Le livre de pierre. Editions Allia.

Petrucci, Armando. (2019). Promenades au pays de l’écriture. Zones sensibles. (Prima lezione di paleografia, 2002, Laterza, pour l’édition originale)

Schuin, A., et Corpataux, N. (15 février 2020) Sous les pavés (Podcast Audio). RTS. Pascal Roman: Art Brut et psychanalyse | RTS

Thévoz, Michel. (1979). Écrits bruts. Presses Universitaires de France

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