top of page

— Le dossier Chouzenoux

Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
Fabrice LAUDRIN
7 sept.
6 min de lecture

Sur les portraits de jeune fille de Laurence Chouzenoux


Interprétation libre depuis les Jeunes filles de Laurence Chouzenoux (FL 2026)
Interprétation libre depuis les Jeunes filles de Laurence Chouzenoux (FL 2026)

L’affaire a commencé au deuxième visage. Le premier ne demandait rien : on le regardait. Devant le second, quelque chose s’est détraqué. Je ne reconnaissais personne, mais le visage avait déjà cessé de m’être inconnu. Au troisième, cette contradiction ne pouvait plus passer pour un hasard : je reconnaissais sans pouvoir dire qui. Ce qui devait rester une visite à la Galerie Bettina s’est mis à ressembler à une enquête. Non parce qu’un secret aurait été dissimulé dans les tableaux, encore moins parce qu’il fallait découvrir ce que Laurence Chouzenoux « voulait dire », mais parce que chaque pièce rendait la précédente moins sûre. Un visage fournissait un indice ; le suivant en changeait la valeur. Le « déjà-vu » conduisait aux grands yeux noirs ; les yeux, une fois regardés de trop près, ne suffisaient plus à contenir le regard ; Baiser volé retirait presque tout le visage pour laisser une bouche qui, à son tour, se révélait incapable de contenir le baiser. À mesure que l’enquête avançait, les objets restaient sur place et leurs fonctions prenaient la fuite.


Le premier volet avait donc ouvert une affaire de reconnaissance sans identité. Freud donnait un nom à cette certitude étrange qui précède le souvenir ; Sisyphe fournissait ensuite le mouvement : retrouver presque, puis recommencer devant la toile suivante. Le deuxième volet resserrait le champ sur ces yeux noirs qui reviennent avec assez de constance pour faire reconnaître Chouzenoux avant la jeune fille qu’elle peint. L’indice paraissait excellent. Il l’était trop. Un œil visible n’est pas encore le regard, et plus je cherchais dans ces pupilles l’adresse qui semblait m’être destinée, plus son origine devenait difficile à localiser. Le troisième volet changeait alors de pièce à conviction : plus d’yeux, presque plus de visage, seulement une bouche. La réduction semblait enfin fournir le centre de l’affaire. Sauf qu’une bouche n’est pas un baiser. Pour qu’un baiser existe, il faut qu’il parte, arrive, soit pris, donné, refusé ; quelqu’un manque. Le quatrième volet reprenait le seul objet que le troisième avait volontairement laissé de côté : le cadre. Virginie Lorient m’apprit que Laurence Chouzenoux lui avait longtemps accordé un soin particulier et le choisissait avant de peindre. Le cadre n’était plus la moulure posée à la fin du dossier. Il pouvait être la première pièce versée au dossier, avant le visage, avant les yeux, avant la bouche. Une place existait avant celle qui viendrait l’occuper.


Ce déplacement a fini par contaminer la manière même de regarder les œuvres. Une photographie de l’atelier montre déjà un espace cadré avant tout cadre de bois : un dedans, un dehors pris dans le miroir, un contre-jour, des objets, des couleurs, une orientation du regard. Lou ajoute une pièce encore plus embarrassante. Son cadre doré, large, profondément mouluré, resserre l’ouverture par degrés ; il conduit l’œil vers la figure, puis vers le visage, puis vers ces yeux noirs que le deuxième volet croyait avoir isolés. Le cadre pouvait donc préparer non seulement la place où peindre, mais aussi le regard qui viendrait après la peinture. Et Lou porte du rouge. Trois lettres suffisent à son titre. À l’oreille, Lou et loup sont identiques ; à l’écriture, un p muet les sépare. Cette lettre n’est pas là. La cape rouge la rend pourtant presque audible. À ce stade, le critique possède un indice, pas une preuve. Lacan peut entrer avec La Lettre volée parce qu’une lettre, par sa place, suffit à redistribuer ce qui peut être lu ; il ne peut pas transformer ce p absent en intention de Chouzenoux. Le bon enquêteur sait aussi quand il risque de déposer lui-même l’arme du crime sur la scène.


C’est précisément là que les cinq volets devaient provisoirement s’arrêter. Plusieurs questions avaient cessé d’être des problèmes d’interprétation. Elles étaient devenues des questions de fait : d’où viennent ces jeunes filles ? Quel est le statut des modèles ? Quand les yeux noirs sont-ils apparus ? Le cadre précède-t-il toujours la toile dans cette période, et qu’est-ce qui présidait à son choix ? Quand un titre arrive-t-il ? Quel rapport exact unit les deux Baiser ? Pourquoi certains cadres ont-ils récemment sauté ? Lou a-t-elle jamais entendu le loup ? Continuer sans Laurence Chouzenoux aurait permis de produire encore beaucoup de pages et de plus en plus de certitudes. C’était précisément le moment de devenir méfiant. Le protocole qui gouverne ces textes impose de distinguer ce qui est observé, ce qui peut être déduit et ce qui demeure spéculatif ; une lacune documentaire ne donne aucun droit à fabriquer la pièce manquante. L’entretien avec l’artiste ne devra d’ailleurs pas servir de confession finale où le suspect expliquerait tout. Sa parole pourra établir l’ordre de certains gestes, des sources, des choix, une intention déclarée. Ensuite il faudra revenir aux œuvres et vérifier ce qu’elles continuent de faire, y compris contre cette parole. L’enquête n’attend donc pas un aveu. Elle attend un témoin capital.


Le problème est que, lorsque j’ai décidé de m’arrêter, j’étais déjà un peu camé. Pendant plusieurs jours, les jeunes filles de Chouzenoux avaient circulé entre les tableaux rencontrés à la galerie, les reproductions du site, les photographies reçues, les échanges de courriels avec Virginie Lorient. Un visage rappelait le précédent ; un cadre ramenait à une bouche ; une lettre faisait revenir un conte ; une nouvelle image obligeait à rouvrir une page que je croyais terminée. L’ordre de mon univers avait temporairement basculé. Je regardais les cadres avant les tableaux, les bouches en cherchant ce qui leur manquait, les prénoms comme des scènes possibles de crime. Même un p absent commençait à faire beaucoup de bruit. Puis vint la décision raisonnable : retrait provisoire, attendre la rencontre, ne plus pousser l’interprétation là où l’artiste devait désormais répondre. Raisonnable, certes. Le manque, lui, n’avait signé aucun accord.


Il a donc fallu fabriquer une compensation.


Les Cadavres exquis de Laurence Chouzenoux selon la Psychanalyse du Seuil sont nés de ce sevrage annoncé. Le dispositif conserve quelque chose de l’expérience des cinq volets tout en retirant au critique une partie de sa maîtrise. Le visiteur ne compose pas patiemment une phrase comme on construirait une interprétation. Il choisit un mot parmi ceux qui lui sont proposés. Un seul. Le reste lui échappe : la syntaxe demeure cachée, plusieurs formes de phrases peuvent être mobilisées, les éléments se recombinent, puis le résultat revient sous la forme d’un cadavre exquis. À cette première production répond un contrechamp emprunté à la philosophie ou à la sagesse populaire. Un choix humain minuscule entre donc dans une mécanique qu’il ne contrôle plus entièrement. Quelque chose est posé ; autre chose arrive. C’est moins un jeu littéraire ajouté aux articles qu’un moyen de prolonger artificiellement leur régime : reconnaître, déplacer, perdre la maîtrise, recommencer.


Le cadavre exquis convenait presque trop bien à Chouzenoux. Les surréalistes avaient inventé une procédure permettant à plusieurs mains de fabriquer une phrase ou une image dont personne ne possédait seul le projet. Ici, la procédure reçoit une torsion supplémentaire : le visiteur participe, mais ne sait pas exactement où son mot sera placé ni ce que la phrase en fera. Il devient responsable d’un fragment et étranger au résultat. Les cinq articles avaient rencontré le même inconfort devant les œuvres : un visage était donné, l’identité résistait ; un œil était donné, le regard se déplaçait ; une bouche était donnée, le baiser manquait ; un cadre était donné, sa fonction commençait avant la peinture ; trois lettres étaient données, une quatrième menaçait de tout requalifier. Le moteur des cadavres exquis ne résout rien. Il remet cette instabilité en circulation.


On peut entrer dans l’expérience ici :


C’est un artifice, et il ne faut pas lui donner davantage de noblesse qu’il n’en mérite. Il remplit une fonction très précise : maintenir une circulation au moment même où l’enquête critique accepte de suspendre la sienne. Je devais cesser provisoirement d’ajouter des interprétations aux tableaux. J’ai donc construit une machine qui en produit sans moi — ou presque.


Les cinq volets qui suivent constituent le dossier de cette première enquête. Aucun coupable n’y sera trouvé. Quelques suspects changeront plusieurs fois de fonction : le visage, les yeux, la bouche, le cadre, une lettre.

Laurence Chouzenoux reste à rencontrer.

Entre-temps, le cadavre continue de parler.

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note

Site propulsé par le Cercle Franco-Autrichien de Psychanalyse - 2003-2026

8 rue de Rozambidou F-29930 Pont-Aven

Tous les textes et graphismes n'engagent que leurs auteurs... et ne sont pas libres de droits.

bottom of page