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Sublimation

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • 14 avr.
  • 2 min de lecture

Sublimation — La sublimation élève un objet à la dignité de la Chose. La formule de Lacan coupe net avec l’idée d’un embellissement culturel qui viendrait polir la pulsion. Il ne s’agit pas d’orner le manque, ni de moraliser le désir, ni de détourner une énergie vers des fins plus nobles. La sublimation touche à une opération plus rude. Un objet ordinaire, matériel, parfois pauvre, reçoit une charge qui excède infiniment sa consistance immédiate. Il ne devient pas précieux par addition d’un sens supérieur. Il se trouve porté au bord de ce vide central que Lacan nomme la Chose. L’art compte ici d’une manière décisive. Une œuvre ne vaut pas comme compensation heureuse d’une perte. Elle vaut lorsqu’elle réussit à border un vide sans le remplir, à faire tenir une forme autour de ce qui demeure impénétrable. Les espaces symboliques traversés par plusieurs langues de la loi, plusieurs régimes de mémoire et plusieurs scènes de légitimation rendent cette opération plus instable encore. L’objet n’y reçoit plus sa portée d’un seul lieu. Il doit tenir dans plusieurs circuits de valeur, sans jamais perdre le point de vide qui le commande.


Chez Giorgio Morandi, cette logique prend une netteté silencieuse. Né à Bologne en 1890, mort dans la même ville en 1964, Morandi a construit l’essentiel de son œuvre autour de quelques bouteilles, pots, bols, boîtes, carafes, presque rien. Le Centre Pompidou le dit très bien à propos de Natura morta (1944) : ses natures mortes sont des constructions abstraites, faites d’un nombre très limité d’objets, précisément choisis, modifiés, parfois fabriqués, puis groupés sur de petits théâtres dans l’atelier. Le tableau de 1944, huile sur toile de 30,5 × 53 cm, porte cette méthode à un point d’épure remarquable. Rien ne cherche l’éclat spectaculaire. Rien ne raconte. Quelques volumes pauvres suffisent. Pourtant la peinture donne à ces choses une gravité disproportionnée à leur matière. Morandi ne décore pas le manque. Il l’organise. Il ne remplit pas le vide avec des objets ; il fait sentir que les objets n’existent ici que pour en border l’approche. La bouteille, le bol, la carafe, le moule ne valent plus comme ustensiles. Ils acquièrent une densité presque liturgique, non parce qu’ils deviendraient symboles, mais parce que la peinture les porte à cette dignité étrange où l’humble commence à peser plus lourd que lui-même. La sublimation apparaît là dans sa forme la plus nue : non une transfiguration emphatique, mais une surélévation silencieuse de la chose pauvre jusqu’au point où elle touche à l’absolu.


Centre Pompidou. (n.d.). Natura morta.

Hollender, P. (2020). L’éthique de la psychanalyse, la Chose lacanienne. In L’art e$t la sublimation (pp. 67-71). Champ social.

Lacan, J. (1986). Le Séminaire, livre VII : L’éthique de la psychanalyse (1959-1960). Éditions du Seuil.

Museum of Modern Art. (n.d.). Giorgio Morandi. Still Life. 1949.

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