Sinthome
- Fabrice LAUDRIN

- 14 avr.
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Sinthome — Avec le dernier Lacan, le sinthome désigne une manière singulière de tenir, au-delà du symptôme à déchiffrer. Le pas est décisif. Le symptôme relevait encore d’une lecture, d’un sens à entendre, d’une vérité à déplier dans la chaîne signifiante. Le sinthome déplace la question. Il ne s’agit plus d’abord de savoir ce que cela veut dire, mais comment cela tient. Lacan serre cette mutation en revenant à Joyce. L’écriture n’y apparaît plus comme un message déguisé ni comme une sublimation au sens ancien. Elle devient un mode de nouage, une opération qui permet au sujet de faire consister ensemble ce qui, sans elle, risquerait de se défaire. Le sinthome ne vaut donc pas comme originalité de style ou comme manie d’artiste. Il nomme une invention de structure. Quelque chose se tresse, se serre, supplée, répare, fait bord, donne tenue. Pour l’art, cette entrée compte parmi les plus fortes. Un style peut fonctionner moins comme expression que comme solution de nouage et de survie. Certains montages symboliques compliquent encore cette nécessité. Le sujet n’y reçoit pas d’un seul lieu la loi, le nom, l’appui, la continuité. Il doit faire tenir sa place à travers plusieurs scènes, plusieurs langues, plusieurs foyers de consistance. Le style cesse alors d’être un ornement personnel. Il devient l’opération même par laquelle un sujet parvient à ne pas se perdre.
Finnegans Wake donne à ce point une forme extrême. Joyce y travaille pendant près de dix-sept ans avant la publication de 1939. Le livre ne déroule pas un récit au sens tranquille du terme. Il tord l’anglais, l’ouvre à d’autres langues, compacte les mots, les coupe, les fait dériver, les surcharge de résonances historiques, mythiques, sexuelles, topographiques. Tout lecteur y fait l’expérience d’une langue qui ne sert plus d’abord à transmettre clairement un contenu. La lettre y pousse sa propre logique. Le son y travaille contre la phrase. Le mot y vaut comme nœud plus que comme unité de sens. C’est précisément à ce point que Lacan place Joyce. Il ne l’admire pas seulement comme écrivain. Il le lit comme celui qui a su faire de son écriture une tenue. Le livre ne vient pas après coup représenter une intériorité déjà constituée. Il produit l’appareil même qui la soutient. Finnegans Wake ne demande donc pas d’abord : « Que veut dire Joyce ? » Il impose une autre question : « Qu’est-ce que cette écriture fait tenir ? » Le sinthome devient alors visible dans sa fonction la plus nue. L’œuvre ne relève pas d’une confession cryptée. Elle agit comme ce par quoi un sujet se fait un nom, se donne une consistance, puis transforme la langue en lieu de suppléance.
Bernard, S. (2024). Créations artistiques et subjectivité. Pour une psychopathologie différentielle des contraintes subjectives de l’art, inventions et répétitions ; « pousse-à-la-création » chez le sujet [Thèse de doctorat, Université Rennes 2]. HAL.
Joyce, J. (1997). Finnegans Wake. Gallimard. (Œuvre originale publiée en 1939)
Lacan, J. (2001). Joyce le symptôme. In Autres écrits (pp. 565-570). Éditions du Seuil.
Lacan, J. (2005). Le Séminaire, livre XXIII : Le sinthome (1975-1976). Éditions du Seuil.

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