Signifiant
- Fabrice LAUDRIN

- 14 avr.
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Signifiant — Le signifiant vaut par différence et non par plénitude de sens. Lacan le détache de toute idée de mot plein, chargé d’un contenu qui dormirait en lui comme une essence. Le signifiant ne tient que dans un système d’écarts, de substitutions, de voisinages et de coupures. Il fait effet parce qu’il renvoie à d’autres signifiants, parce qu’il se combine, se déplace, se noue, se heurte, puis entraîne le sujet dans ce réseau. Le sens n’est donc pas premier. Il surgit d’une articulation. Dans l’art, cette définition change tout. Une forme, une couleur, un cadre, un mot, une reprise peuvent faire signifiant dès qu’ils entrent dans une chaîne de différences capable de déplacer l’observateur. Une ligne n’exprime pas forcément quelque chose. Elle prend valeur dans un ensemble qui la met en tension avec d’autres traits, d’autres surfaces, d’autres noms, d’autres usages. Le même déplacement devient plus vif dans les espaces traversés par plusieurs langues, plusieurs scènes de consécration, plusieurs régimes de lecture. Une forme n’y garde jamais une valeur fixe. Elle passe d’un système à un autre, change de charge, prend poids ou le perd, selon le réseau où elle s’inscrit. L’œuvre cesse alors d’être un bloc de signification. Elle devient une machine différentielle qui produit ses effets par l’écart.
Joseph Kosuth donne à cette structure une forme d’une sécheresse exemplaire avec One and Three Chairs, réalisé en 1965. Le Museum of Modern Art décrit l’œuvre comme un ensemble composé d’une chaise pliante en bois, d’une photographie montée de cette chaise et d’un agrandissement photographique de la définition du mot chair dans un dictionnaire. Rien n’y cherche la beauté au sens classique. Rien n’y raconte. Pourtant tout y travaille le signifiant. La chaise réelle ne vaut pas comme présence pleine. La photographie ne vaut pas comme copie secondaire. La définition ne vaut pas comme vérité finale. Chaque élément renvoie l’autre à son insuffisance et l’oblige à tenir dans une différence irréductible. L’objet, l’image et le mot ne se superposent pas. Ils se décalent, puis produisent de la pensée dans cet écart même. Kosuth ne demande donc pas ce qu’est une chaise en soi. Il montre qu’une chose n’entre pour nous dans le champ du sens qu’à travers des opérations symboliques hétérogènes, irréductibles les unes aux autres. L’œuvre ne délivre pas un message caché sur le langage. Elle fait sentir que la chose, son image et son nom n’existent jamais sur le même plan, et qu’un réseau de signifiants commande déjà toute prétention à la présence simple.
Lacan, J. (1966). L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud. In Écrits. Éditions du Seuil.
Lacan, J. (1998). Le Séminaire, livre V : Les formations de l’inconscient (1957-1958). Éditions du Seuil.
Johnston, A. (2013/2018). Jacques Lacan. Stanford Encyclopedia of Philosophy.
Museum of Modern Art. (n.d.). Joseph Kosuth. One and Three Chairs. 1965.
Museo Reina Sofía. (n.d.). One and Three Chairs.

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