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Rimbaud. Chapitre 4: L’enfer comme moteur — Rimbaud, Kiefer et la combustion du sens

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • 5 avr.
  • 5 min de lecture
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Ce quatrième chapitre propose une traversée de l’énigme rimbaldienne de l’enfer, non comme lieu de damnation, mais comme matrice de langage et de subjectivation extrême.


En le mettant en regard avec les œuvres monumentales d’Anselm Kiefer, marquées par la ruine, le feu, l’écroulement et la survivance du sens, ce texte explore comment l’enfer peut être un moteur symbolique.


La psychanalyse du Seuil pose que l’effondrement, loin d’être un point final, peut ouvrir un seuil productif, un lieu de combustion psychique où se réinvente l’acte de signifier. Rimbaud et Kiefer, chacun à leur manière, utilisent la catastrophe non pour dire la fin, mais pour invoquer ce qui surgit malgré tout.


L’enfer est un atelier

Quand Rimbaud écrit Une saison en enfer, il n’a pas vingt ans. Mais ce livre incandescent, à mi-chemin entre confession, incantation et démolition, constitue une déclaration de guerre à toutes les formes établies : de la syntaxe, du moi, de l’autorité poétique. Loin de la conception chrétienne, l’enfer chez Rimbaud n’est pas une punition extérieure. Il est immanent, produit par le sujet lui-même, comme si le poète assumait de plonger au plus profond de ses propres contradictions pour en faire un lieu d’écriture.


L’enfer rimbaldien est une zone alchimique où l’on entre non pour souffrir, mais pour transformer. Il devient un lieu opératoire, un laboratoire de dissolution où tout ce qui semblait stable — identité, morale, langage — est soumis à une combustion lente. L’objectif n’est pas d’en sortir indemne, mais d’y inaugurer un autre mode de parole.


Cette logique se retrouve dans l’œuvre d’Anselm Kiefer. Chez lui, l’enfer n’est pas abstrait : il est matérialisé par la ruine, le plomb, la poussière, les livres calcinés. Sa peinture n’est jamais une célébration du désespoir, mais une tentative de faire survivre du sens dans les décombres. Là où Rimbaud brûle la syntaxe, Kiefer brûle la matière picturale, mais tous deux fabriquent une écriture du feu.


La psychanalyse du Seuil se saisit de cette structure infernale comme dispositif de subjectivation. Le sujet n’émerge pas dans la clarté, mais dans la brèche, l’effondrement, le retour du non-sens. Et c’est précisément là que surgit la nécessité symbolique : dire malgré tout, depuis les cendres.


Rimbaud : Une saison dans la combustion

Une saison en enfer est sans équivalent dans la littérature du XIXe siècle. Ce n’est ni un poème à forme fixe, ni un récit narratif, ni une autobiographie : c’est une structure en fragments, un texte brûlé de l’intérieur, hanté par des tentatives de formulation toujours interrompues.

Rimbaud ne cherche pas la rédemption. Il tente plutôt de rester dans la fournaise, de s’en faire le scribe.

Dès l’ouverture, le ton est posé :

« Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. – Et je l’ai trouvée amère. – Et je l’ai injuriée. » (Rimbaud, 1873/2021, p. 117)

Cette trahison de la Beauté classique est le premier geste de l’enfer. Il n’y a plus d’idéal. Il n’y a que le corps en ruine du sujet qui tente de parler malgré la déréliction. Le texte est labyrinthique, heurté, fait de retours sur soi, de ressassements, de ruptures tonales. Le feu n’est pas métaphorique : il traverse la langue, la syntaxe, le rythme.


Rimbaud écrit :

« Je me crois en enfer, donc j’y suis. » (ibid., p. 116)

Cette phrase ne signifie pas une illusion, mais une création de réalité subjective. L’enfer devient milieu de production psychique. Il ne s’agit pas de constater la douleur, mais de l’instituer comme méthode d’écriture.


La psychanalyse du Seuil relit cette saison non comme un échec, mais comme un rituel d’altération symbolique. En se défaisant de tout : nom, rôle, désir, langage, Rimbaud construit un espace où le Je se consume pour devenir seuil. Le sujet, ici, n’est pas un point fixe : il est ce qui reste après l’incendie.


Kiefer : Peindre avec les cendres

Anselm Kiefer, né dans une Allemagne ravagée, s’est toujours confronté aux décombres. Mais il ne se contente pas de représenter les ruines : il travaille avec elles. Ses œuvres sont faites de matériaux instables, fragiles, voués à l’effritement : cendres, plomb, béton, livres brûlés. La matière elle-même porte la mémoire de la destruction.


Dans Zweistromland (1985-1989), vaste installation mêlant architecture en ruine, livres sculptés, écriture illisible, Kiefer propose une bibliothèque post-apocalyptique, un lieu où l’histoire a explosé mais où les traces demeurent. Chaque œuvre devient un chantier archéologique du sens.


Il ne peint pas la catastrophe : il agit à partir d’elle. Il écrit parfois des mots, des vers, des noms d’astres ou de poètes (Celan, Ingeborg Bachmann), mais ils sont griffés, fondus, presque effacés. Le langage est là, en train de disparaître, mais il insiste.


Kiefer lui-même l’affirme :

« Le plomb est la seule matière capable de porter le poids de la mémoire. » (Kiefer, cité dans Didi-Huberman, 2011)

La psychanalyse du Seuil voit dans ce geste une tentative de réécriture du traumatisme, non par narration, mais par stratification. Kiefer ne reconstruit rien. Il stratifie les ruines, il permet à la matière de dire ce que les mots ne peuvent plus formuler. Il travaille dans le feu rimbaldien.


Clinique de l’effondrement productif

L’effondrement n’est pas toujours pathologique. Il peut être une condition de passage. Dans la pratique analytique, nombreux sont les patients qui ne viennent pas pour se retrouver, mais pour se permettre de tomber. Tomber de leur propre histoire, de leur nom, de leur image.


La psychanalyse du Seuil propose d’écouter ces effondrements non comme des pannes du moi, mais comme des potentialités de transformation. Le sujet ne se reconstruit pas à l’identique. Il apparaît autrement, dans les ruines, les silences, les gestes informes. La parole ne revient pas toujours sous sa forme logique : elle tremble, elle cherche, elle se tord.


Dans ce contexte, Rimbaud et Kiefer ne sont pas des artistes du désespoir. Ils sont des maîtres de la transmutation. Ils montrent comment l’enfer peut devenir un lieu opératoire. Le cabinet analytique, parfois, devient cet enfer : un espace clos, brûlant, où le langage vacille, mais où une figure du sujet, autre, surgit.


L’effondrement devient alors le seuil même de l’acte symbolique.


Brûler pour signifier

Il faut cesser de craindre la ruine. La ruine est ce qui reste quand tout a brûlé. Et c’est à partir de là que l’on peut commencer à dire autrement. Le langage poétique de Rimbaud, les installations calcinées de Kiefer, et l’écoute clinique du Seuil participent d’un même geste : faire de l’effondrement un moteur, non une fin.


L’enfer, chez eux, n’est pas spectaculaire. Il est intérieur, discret, diffus. Il ne fait pas crier, il fait surgir. Le sens ne s’y affirme pas. Il se dégage lentement, dans l’ombre, dans l’insistance.


Et c’est là que la psychanalyse du Seuil trouve son enjeu le plus profond : offrir un lieu où brûler ne signifie pas mourir, mais changer de forme.


Bibliographie

Anzieu, D. (1985). Le Moi-peau. Paris : Dunod.

Camus, A. (1942). Le Mythe de Sisyphe. Paris : Gallimard.

Didi-Huberman, G. (2011). La survivance des lucioles. Paris : Minuit.

Guyaux, A. (2021). Rimbaud. Œuvres complètes. Paris : Gallimard, coll. “Poésie”.

Kiefer, A. (1985-1989). Zweistromland [Installation]. Sammlung Grothe, Duisbourg.

Lacan, J. (1966). Écrits. Paris : Seuil.

Rimbaud, A. (1873/2021). Une saison en enfer. In A. Guyaux (Ed.), Œuvres complètes (pp. 115–140). Paris : Gallimard, coll. "Poésie".



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