Rendez-vous au Paradis...

À la découverte d'une pièce unique signée FAB

L’œuvre de FAB nous pose au bord du monde et de son tremblement.
Chaos d’avant l’origine. Tempête de sable. Ecran brouillé de ces télévisions de fin de programme d’antan.
On ignore ce qui se prépare, si cela commence ou s’achève.
C’est une surface rectangulaire noire et fourmillante – minuscules points bleus et blancs en secousse continue – qui nous signale une œuvre, à l’écran, devant laquelle on est seul.
Ni musée, ni salon, ni galerie, pas d’espace académique autour qui achève de la constituer comme œuvre. On peut être n’importe où.
L’écran, donc, est noir et vibrant. Il comporte, en son milieu inférieur, deux flèches, l’une à côté de l’autre : la rouge pointe vers le bas, la noire vers le haut.
Dans la partie supérieure, un titre en majuscules ocres : THE ANATOLIAN EDEN : CHROMATIC MATRIX.
La vibration qui dure appelle un geste, on a appris devant un écran à utiliser une souris : on la bouge et une main apparaît, qui éparpille le sable sous nos yeux.
Notre main, sur la souris, devient cette main virtuelle à l’écran qui effectue, sur l’œuvre, notre mouvement. Une forme répond à notre geste, en miroir.
Le sable disparaît.
Le dévoilement joue à plein et requiert notre présence : si on lâche le geste, le sable revient, les inscriptions disparaissent. C’est le geste qui fait advenir l’œuvre, comme une trace sous la surface, nous confirmant l’impossibilité de conserver une chose pour laquelle on ne s’engage pas, un minimum.
De quoi s’agit-il ?
D’un schéma, d’un plan dans ses grandes lignes, bleues, d’un fragment de carte au trésor ressurgi du temps, d’un relevé de fouille archéologique.
On a trouvé le Graal. On tombe en enfance et en curiosité.
Les coordonnées perdues de l’Eden. Rien de moins. Vous êtes ici, et c’est le Paradis.
D’abord une référence à la Genèse, en anglais, lettres blanches sur fond noir, en haut de l’écran, qui nous parle du Seigneur et de ce Jardin où devaient croître des arbres aptes à satisfaire la vue et le palais des hommes.
Puis des coordonnées géographiques qui nous ancrent dans la région de l’Anatolie orientale.
Ensuite, c’est le lexique du schéma qui égrène la poésie des noms, en leurs sonorités et pouvoir d’évocation : il constituerait presque un incantatoire qui soutient la magie de l’œuvre.
Lake Van et Lake Urmia, figurés par deux cercles bleus qui se répondent.
Euphrates et Tigris en deux lignes courbes bleues qui se croisent, avec, sur leurs berges virtuelles, dans leurs parages, d’autres mots pour d’autres réalités lointaines : Pishon (Kura), Gihon (Araxes) Mt. Ararat.
On n’est pas devant le mystère de cette œuvre comme devant une énigme à résoudre, qui demanderait de mobiliser des connaissances, des traductions ou vérifications : on se laisse emporter par la familiarité des noms, la simplicité de l’esquisse des formes.
On se promène là où l’œuvre nous emmène.
Sous l’image numérique, l’intégrité illusoire d’un monde ancien qui fait sa loi, en déclarant, flèche rouge plantée à l’intersection de Euphrates et Tigris bleus, Eden Source.
Un espace mythique, perdu, invérifiable, est énoncé là sous forme de signes.
Il disparaît et réapparait au gré de notre main, il manque sans manquer ; est présent sans l’être ; sérieux et fantasque.
On pense à l’interdit, à l’impossible, qui doit rester caché et que l’on découvre à ses risques et périls. Qui ose affirmer qu’il détient les coordonnées de l’Eden ?
On pense à une écologie de la terre perdue : érosion, envahissement, disparition. Enfer de l’anthropocène.
On pense à la mémoire et à l’oubli, à ce qui reste quand tout s’efface, aux mots qui ne renvoient plus à rien et aux espaces originels perdus.
On ne sait pas. Le jeu de disparition/apparition rend le sens lui-même alternatif.
On ne sait plus si on joue ou si on est initié, si on apprend ou si on est floué, si on a bien vu ce qu’on a regardé.
The anatolian eden est une œuvre numérique interactive qui use à plein des possibilités du technologique, contemporain, pour nous confronter à la distance, au plus lointain du temps et de l’espace. Un dépaysement, une invitation à l’anachronie.
Elle fait choc, contraste, collision temporelle et spatiale : nous sommes ici, maintenant, et elle nous écrit que l’Eden est à portée de main.
→ Lien vers l'oeuvre de FAB:



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