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Putain: nom commun - Une lecture du roman de Nelly Arcan

Photo du rédacteur: Marie Bourdon
Marie Bourdon
24 août
9 min de lecture

« On sait le vide de ce qui manque et le compromis des choses qui sont. » (p134)


 

Putain, larve, poupée, schtroumpfette, princesse : ce sont les noms, interchangeables, que Nelly Arcan laisse à son personnage pour désigner le féminin.

Cynthia, la narratrice de Putain, raconte sa vie d’escort-girl, en tissant son récit de bribes d’enfance, de pensées obsédantes sur la mort et sur le calvaire de maintenir un corps parfait, ou d’évocations de son analyse frustrante.

Les thèmes s’entremêlent et s’entrechoquent comme des corps, dans un récit où la répétition, la redite, envahissent des phrases qui ne savent plus comment s’arrêter, traduisant un enlisement, une impossibilité lancinante.

Elles s’accumulent dans des paragraphes ouverts par un « Et », impuissantes à écluser tout ce qu’il y a à dire ; commençant par « Oui », le roman se termine d’ailleurs sans point final, sur le mot « mort ».

Cette oeuvre est déroutante dans la nudité de la matière offerte : la crudité du texte ne tient pas tant, paradoxalement, au récit des moments avec les clients (positions exigées, actes sexuels) qu’au dévoilement des pensées douloureuses liées à ce destin choisi d’escort-girl.

C’est la question de la subjectivité abîmée, au sein de ce corps voulu parfait, qui fait la matière vive du roman ; et, dans cet ensemble, recomposant un parcours en fragments non chronologiques, la problématique du nom est omniprésente.

 

Une identité semble n’avoir pas été établie : un être non suffisamment reconnu et nommé en sa singularité, arrimé à une généalogie familiale, devient un corps flottant qui chercherait dans le sexe un ancrage, un regard autre, la réponse d' un autre corps.

Le défaut d’inscription symbolique engage le personnage dans une répétition mortifère.


« Les choses auraient sans doute pu être différentes pour moi s’il n’y avait pas eu cette drôlerie de mon père à m’appeler par le nom de ma mère lorsqu’il s’énervait, la colère lui faisait oublier que je n’étais pas elle, il m’appelait par son nom et ce n’est pas tout car il appelait également ma mère par mon nom lorsqu’il s’énervait. » (p 140)

L’erreur répétée du père, dans le langage et sous le coup d’une pulsion incontrôlable, brouille les frontières générationnelles, produisant un court-circuit dans l’appropriation par l’enfant de son corps, de son désir, de sa place. Cynthia le dit : si on ne peut nommer correctement les êtres d’une même famille, « ils s’effondrent dans notre impuissance à les identifier » (p 140-141)

Cynthia reproche à sa mère, dépressive, de l’avoir livrée au père, et à son père, coureur, d’avoir négligé sa femme, qu’il a laissée s’enfoncer dans la passivité et l’amertume.

La confusion est alimentée par l’ambivalence du père : il cherche, au dehors, la satisfaction sexuelle adultère et adopte, avec sa fille, un discours religieux moralisateur sur le péché, le mal, la fin du monde. Cynthia voit et comprend qu’il n’y a aucune adéquation entre le réel d’un corps qui satisfait sa pulsion, et les mots qui prônent une morale irréprochable. La voix du père dénonce tandis que son corps jouit. Ainsi, le masculin dispose d’un vernis d’honorabilité qui recouvre sa jouissance, tandis que le féminin est d’emblée associé au péché.


Un jour, son père la surprend, nue, avec « un garçon qui cherchait du bout des doigts un point entre mes jambes, (…) j’ai entendu la voix de mon père, une voix de fin du monde qui a prononcé mon nom, et depuis la vie n’a plus été pareille, depuis que la vision de moi grimaçante s’est installée entre nous, j’avais dix ans ou un peu moins quand c’est arrivé, (…) je n’ai plus été la fille de mon père. » ( p 72)

L’épisode est édifiant en ce qu’il fait nœud, condensant les problématiques du personnage : la voix du père vient couper brutalement l’accès à la sexualité ; il jette, par cette nomination accusatrice quasi biblique, un manteau de honte et de culpabilité sur le corps nu livré à l’autre. Sa voix, sa sévérité, se lient en même temps irrémédiablement à l’acte sexuel, et si Cynthia n’est plus, dès lors, la fille de son père, elle rejoint la cohorte des femmes indistinctes dont il peut jouir sexuellement.

L’obsession de voir surgir son père derrière la porte de l’appartement où elle vend son corps, est permanente. L’horreur et la séduction de ce fantasme ne la quittent pas : le père va arriver, ignorant que c’est sa fille qui se trouve dans cette pièce, elle lui ouvrira et ils se découvriront mutuellement, dans la sidération de cette jouissance interdite.

 

Cynthia a banni son vrai nom de sa vie. « Je sais bien que j’ai un nom, (…) je m’appelle Cynthia et vous le savez déjà, ce nom n’est pas vrai mais c’est le mien, c’est mon nom de putain, le nom d’une sœur morte qu’il m’a fallu remplacer, une sœur que je n’ai jamais pu rattraper, et avant je m’appelais Jamie et j’avais les cheveux noirs, mais ce nom ne m’allait pas, disait-on, (…) alors pourquoi ce nom de Cynthia me conviendrait-il davantage, je n’en sais rien (…). Aucun nom ne peut remplacer celui que je n’ai plus, mon nom de baptême que je refuse et que vous ne saurez pas car il a été choisi par ma mère, (…) un nom commun porté par des millions de femmes, un nom que je ne veux plus nommer, jamais, (…) et puis enfin des noms de putains il y en a tant qu’on peut en changer tous les jours, un pour chaque jour de la semaine et un pour chaque client. » (p 122)

Elle a choisi, comme le père, de poursuivre le brouillage des identités familiales en adoptant le prénom de sa sœur morte, qui inscrit l’absence au sein même du corps.

Le vrai prénom de Cynthia, celui qui est le signifiant la rattachant à la mère (puisque choisi par celle-ci) est gardé au secret, privé de tout accès à la parole, jamais proféré.

Elle refuse l'identification à ce signifiant noué au désir maternel et choisit l'adhésion à celui de sa soeur disparue. Le prénom, qui fait entrer le sujet dans le vivant de l'histoire familiale, devient ici le témoin d'un deuil impossible.

L'alternative du féminin est une impasse: la morte ou l'abandonnée par l'homme.

Cynthia ploie sous le poids de ces femmes fantômes : la sœur idéalisée et la mère haïe, unies à elle par une culpabilité dévorante. La sœur idéalisée est aussi haïe, dans le fantasme qu’elle aurait forcément fait mieux, été plus belle ; et la mère détestée est également douloureusement aimée, réclamée dans un besoin d’amour et d’identification positive.

La culpabilité fait lien des deux côtés : coupable de venir après un enfant mort et de devoir sa vie à une disparition, elle paie inlassablement une dette symbolique ; coupable d’avoir, en naissant, ravagé le corps de sa mère, de l’avoir livré à la déformation, à la vieillesse et à l’indifférence du père, elle doit compenser dans son corps, tyrannisé par un impératif de jeunesse et de séduction.

Cynthia est une substitution et son travail d’escort est une scène où elle présente invariablement à tous les hommes de passage ces autres femmes de leur vie, les questionnant sur leurs épouses, leurs filles. Elle souligne ce fait : elle est un corps toujours pris pour un autre, qui vient toujours à la place de.

Puisqu’elle a éliminé sœur et mère, elle se trouve dans l’insoutenable position d’être la femme absolue mais presque invisible, dont le corps vaut pour toutes. Tiraillée entre l’identification à un modèle féminin de femme-larve, à éloigner, mais qui reste toujours trop proche, et l’identification au désir du père, elle devient la proie aliénée d’une jouissance masculine.

Faute d’avoir trouvé son désir propre, elle est objet et non sujet désirant.


En accumulant les hommes et les expériences, Cynthia cherche à tenir à distance l’inceste, tout en le frôlant psychiquement.

Elle cherche aussi à être nommée, inlassablement, à combler le manque symbolique face à un désir qu’elle découvre aveugle, simple mécanique d’assouvissement : les hommes défilent sans être sujets, elle-même a perdu toute singularité. Le commerce des corps annule les identités.

Le nom commun, putain, celui qui donne son nom, justement, au récit de vie, parachève la négation de la femme comme sujet, avec une individualité et une personnalité reconnues.

Putain énonce le statut d'un corps livré aux étreintes anonymes, interchangeables.

Derrière cette appellation commune, la nostalgie douloureuse du nom, qui serait noué à un soi véritable, sauvé du désastre, parcourt le roman.

Elle parle du monde relationnel « normal » comme d’un monde « duquel je me suis toujours exilée, volontairement ou presque, n’y ayant jamais été appelée ou si peu. » (p 39)

Enfant, elle imaginait « une petite planète qui porterait mon nom et dont je pourrais faire le tour en une minute » (p 67)

D’un client, elle remarque qu’il n’est pas loin de l’aimer, « on le sent à sa façon de porter son vrai nom ». (p 156)

Il y a une nomination d’avant la chute, d’avant le péché et la souillure entérinée par le père, qui aurait été capable d'instituer un sujet: elle est en lien avec l’amour et la possibilité de restaurer une forme d’intégrité.


Une autre figure masculine peut, par le statut d’autorité que Cynthia lui confère, restituer ce nom perdu : elle aimerait que son psychanalyste raconte son histoire, qu’il parle d’elle en son nom.

Cet homme, qui reste à distance du corps, a le pouvoir, selon Cynthia, de réparer, même si la stricte règle de l’abstinence est, pour elle, une source infinie de frustration: le psychanalyste, tout comme le père, est l’homme interdit.

Il faudrait, écrit-elle, qu’il « laisse derrière lui sa famille et qu’il m’arrache de force aux clients, qu’il laisse tomber sa foudre sur mes parents et qu’il fasse de moi une histoire de cas, (…) qu’il fasse n’importe quoi qui ne soit pas que renvoyer l’écho de ma plainte, répéter mes propos comme si tout devait être dit deux fois (…) »

Ce que Cynthia attend, c’est une réécriture: une "histoire de cas", ce serait comme une biographie réordonnée, où les causes, les conséquences et les blessures seraient réassemblées pour donner une représentation compréhensible du sujet. Elle voudrait être lue et se lire à travers l'autorité d'un autre, mais une telle reprise de l’histoire est une satisfaction impossible à obtenir. Le discours et les gestes unificateurs, qui permettent de se constituer comme sujet dans la prime enfance, ne peuvent pas être ainsi rattrapés.

C’est finalement peut-être l’écriture qui fera discours singulier de nomination et de mise en ordre, ainsi qu’elle l’annonce dans le préambule : « (…) comme cette analyse ne menait nulle part, comme je n’arrivais pas à parler, muselée par le silence de l’homme et par la crainte de ne pas bien dire ce que j’avais à dire, j’ai voulu en finir avec lui et écrire ce que j’avais tu si fort (…) » (p16)

L’écriture de son parcours reprend, formellement, le rythme d’une séance analytique, son aspect décousu, ses digressions, ses répétitions : son texte s’adresse à un « vous » qui pourrait figurer le psychanalyste silencieux, puis le lecteur lointain. Elle le formule elle-même : « ce livre est tout entier construit par associations, d’où le ressassement et l’absence de progression, d’où sa dimension scandaleusement intime. » (p 17)

L'écriture, ici, oblige à un je qui est une première reconnaissance de soi; elle dispose ensemble les fragments, ébauche un retour vers l'unité.

 

Il est une autre nomination qui offre un pis-aller, une possibilité d’identification à une famille, mais sans rompre la rage et l’incertitude sur soi :

« Il a été facile de me prostituer car j’ai toujours su que j’appartenais à d’autres, à une communauté qui se chargerait de me trouver un nom. » (p 15).

Les noms d’emprunt, caractéristiques du fonctionnement de ce groupe que forment les escort- girls, délèguent la question de l’identité. Ils la déplacent, colmatent mais ne font pas disparaître le vide : ils accrochent un signifiant au sujet, sans le distinguer pour autant comme subjectivité.

Protection de l’identité réelle, le nom d’emprunt est déjà également réponse, par ses sonorités et associations, au fantasme de l’autre.

Cynthia a été éduquée chez les religieuses, autre communauté où l’on abandonne son nom de naissance pour en choisir un nouveau, témoin d’une vocation. Un nom pour l’Autre.

Ces identités transformées, elle les commente ainsi : « J’ai eu trop de mères, trop de ces modèles de dévotes réduites à un nom de remplacement et peut-être après tout qu’elles n’y croyaient pas à leur Dieu si assoiffé de noms (…) comme s’il ne pouvait pas voir ce qu’elles tentaient de cacher derrière leurs Jean et leurs Anne, ce nom malencontreusement choisi par les parents, j’ai eu trop de ces mères-là et pas assez de la mienne, ma mère qui ne m’appelait pas car elle avait trop à dormir, ma mère qui dans son sommeil a laissé mon père se charger de moi. » (p 9)

 

La question du nom est une question de place propre, de possibilité d’une inscription symbolique stable, pour soi, dans le groupe et la relation.

Le vrai nom de Cynthia s’est effacé sous l’identité de la morte, la défection de la mère, le discours du père, le désir des hommes ; cet effacement livre le corps à l'errance, à la pulsion de mort.

Malmené, dénigré, privé d’alimentation, soumis à la chirurgie esthétique, inspecté dans le miroir : il devient le support d’un narcissisme mortifère, face à une subjectivité désertée. La façade, la peau, s'efforcent de masquer une intériorité dévastée.

Evoquant Agar, personnage biblique violé, Cynthia dit : « elle avait un nom mais il ne suffit pas d’avoir un nom pour être à sa place » (p 112), remarque qui énonce une nouvelle impasse.

Fondamental pour asseoir une identité et une place dans le lien, le nom reste le trait attribué par l’autre et ne suffit pas, s'il n'est qu'enveloppe vide sans dimension symbolique, à remplir pleinement une subjectivité qui doit trouver son désir propre, afin de l'incarner.

Sans structure interne, Cynthia a le sentiment de flotter, elle est n’importe qui ; à ce titre, elle est constamment terrifiée à l’idée d’être remplacée, comparée, jetée.

Dans le suicide qu’elle prévoit, qui se précise, le néant viendrait accomplir une dissolution déjà à l'oeuvre.

 

ARCAN, N. (2001) Putain. Editions du Seuil

 

Nelly Arcan est le nom de plume d’Isabelle Fortier, écrivaine canadienne née en 1973 ; elle s’est suicidée le 24 septembre 2009 à Montréal.

Au sujet de sa vie : une biographie écrite par Johanne Rigoulot, La vie continuée de Nelly Arcan, aux éditions Les Avrils (2025)

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1 commentaire

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KC
24 août
Noté 5 étoiles sur 5.

Merci pour cette très fine analyse. Ce qui est terrifiant dans la lecture de ce livre, c'est l'absence totale de jeu dans le récit. Une impossible échappée. L'écriture obsessionnelle ramène inexorablement le lecteur comme le vent la vague, le fracassant toujours sur le même rocher. Lecture dont on ne sort pas indemne.

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