Un genre d'ivresse - Une lecture de La femme qui boit, de Colette Andris
- Marie Bourdon

- il y a 11 heures
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« L’alcoolisme atteint le scandale avec la femme qui boit : une femme alcoolique c’est rare, c’est grave. C’est la nature divine qui est atteinte. »
Marguerite Duras, La vie matérielle
Le roman de Colette Andris, paru pour la première fois en 1929 (réédité en 2023 dans la collection L’imaginaire, chez Gallimard), est une plongée dans l’addiction (alcool et sexe) de son personnage, Guita.
Sa lecture renvoie inévitablement à Duras, à la femme qui a connu l’alcoolisme, l’a évoqué; à l’auteure qui l’a inscrit également dans la fiction, à travers ses personnages féminins.
Scandale, dit Duras… L’étymologie de ce mot est intéressante : le CNTRL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) présente, en première occurrence, un contexte religieux, scandale est « ce qui est occasion de chute ». Le mot est emprunté au latin scandalum, « ce sur quoi on trébuche ». Il prend une connotation morale liée au péché, au plaisir coupable, à la non maîtrise du corps (qui plus est féminin, dans notre contexte)... Duras elle-même, dans sa phrase, introduit cette idée d’insulte à la nature divine.
Guita, après une première chute, ne cesse de tomber et de se relever pour tomber encore plus bas. La personne addicte, proie du scandale, vit sous le joug de la pulsion de mort :
« Boire ce n’est pas obligatoirement vouloir mourir, non. Mais on ne peut pas boire sans penser qu’on se tue. Vivre avec l’alcool, c’est vivre avec la mort à la portée de la main. Ce qui empêche de se tuer quand on est fou de l’ivresse alcoolique, c’est l’idée qu’une fois mort on ne boira plus. », écrit encore Duras.
Comme en écho, la phrase de Guita : « Si j’étais sûre de mourir demain, je boirais encore bien davantage. » (p 86).
Intrication et paradoxe des deux pulsions, vie et mort : le sujet boit pour supporter de vivre; parfois (comme Guita), il est angoissé par la mort et boire le noue plus étroitement, en attaquant ses fonctions vitales, à cette mort qu’il tente de fuir. Contradictions de l’addiction…
L’addiction a-t-elle un genre ? Le scandale de la femme qui boit est-il défini par le regard de celui qui la voit boire, ce regard masculin, social, qui assigne la femme à la maternité, à la fragilité, à la beauté ?
Il y aurait un insupportable dans la dégradation, le gâchis, le défaut de contrôle, la jouissance secrète mais visible, du corps de la femme qui boit.
C’est cet insupportable-là que Colette Andris rend visible.
Quand elle peut être pensée, dans les heures sobres ou dans un processus de sevrage, l’addiction tente parfois de reconstituer son origine. La personne addicte essaie de reconstruire un trajet de vie, d’isoler un point de bascule, un endroit où tout aurait commencé.
Traumas, modèle familial identificatoire, accident de vie venu rompre un équilibre psychique jusqu’alors tenu…Une origine identifiée, un événement isolé, peuvent ordonner l’histoire, en n’étant parfois que les déclencheurs d’un comportement dont la source reste en un endroit inaccessible du psychisme.
Le roman de Colette Andris, lui, restitue précisément, dans la fiction, un exemple de scène inaugurale. Elle arrive justement au début du roman :
A 8 ans, Guita est une jolie petite fille, « une vraie enfant », sans « aucune singularité, aucune promesse menteuse ; rien d’un enfant prodige ». « Elle aimait vivre en petite fille saine et normale » (p 27).
C’est une enfant dont le corps sensible semble submergé par une joie d’être au monde. Elle « creusait son corps dans la pelouse, fraîche, et fondante merveilleusement. (…) perdait son regard dans le bleu strident d’un ciel pur. » (p 27,28). Elle est en état de quasi fusion avec l’environnement.
C’est le mois d’août, il fait chaud, Guita contemple le ciel et voit soudain passer des papillons. Elle se lève brusquement, son désir s’accroche à eux, il les lui faut : « Il est impossible qu’une telle intensité de désir n’ait pas une réalisation immédiate » ( p 28)
Cette pulsion d’emprise ne peut admettre la frustration. Guita supplie son père qui s’apprête à sortir de lui ramener un filet à papillons (« un beau vert », précise-t-elle).
La demande est prise comme un caprice sans importance, bien qu’à l’enfant elle soit essentielle, elle qui la formule, « impérative et anxieuse » (p 28).
Elle grimpe dans un arbre pour guetter le retour de son père, espérant malgré tout obtenir satisfaction ; lorsqu’elle le voit revenir au loin, elle fixe sa silhouette, tente d’apercevoir ses mains : elles ne contiennent que le journal. Guita tombe de haut.
« Un chagrin brutal a couché la petite à plat ventre. Elle sanglote désespérément. » (p 28)
Sa déception est insupportable.
Il y a là un excès, quelque chose d’un caprice qui pourtant fait effondrement. C’est pour s’en venger que Guita absorbe pour la première fois du vin rouge, tentant d’obtenir, dans le déplacement de l’objet, une compensation : boire de l’alcool c’est consommer le plaisir privilégié des adultes.
La scène se joue d’abord « dans la vaste salle à manger silencieuse aux volets clos » (p 29), où elle attrape sa « jolie timbale d’argent où son prénom étincelle de gravure fine » : un contenant fortement lié à l’identité enfantine qui fait écho, en métonymie, au corps lui-même s’apprêtant à se remplir de vin. La timbale d’argent gravée, c’est souvent celle que l’enfant reçoit à son baptême, et Guita s’apprête à commettre un sacrilège, à accomplir le premier scandale.
Elle se rend à la cave où elle trouve le « tonneau de vin rouge qu’on sert chaque jour à table aux grandes personnes. » (p 29). Elle fait couler le vin dans sa timbale, le goûte, ne le trouve pas bon, mais elle « a la volonté de son acte », et elle continue à boire, se ressert plusieurs fois.
Aucune pensée, aucune analyse de sensation n’accompagne ces gestes répétés, seul le corps ressent les effets de l’alcool et les manifeste : « Elle a chaud. Elle rit toute seule. Elle dit à voix haute des mots sans suite. » (p 29). Il crée une étrangeté à soi-même.
Elle remonte à la surface, s’écroule et s’endort dans le jardin : quand les adultes finissent par l’y découvrir, ils expliquent son état par la chaleur d’août. Elle est soulagée.
« Total dégoût physique…La déchéance qui ne s’avoue pas, et qui marque. » (p 30) est la phrase qui conclut le premier chapitre.
En prenant pour point d’entrée cet épisode vécu à 8 ans, l’auteure installe à l’origine de l’addiction une pulsion infantile non accueillie par l’environnement.
Non seulement le père n’a pas perçu l’incroyable désir de filet à papillons, mais il l’a dédaigné dans les mots, n’a pas bouché par le langage le trou de ce manque ressenti par l’enfant. Seul le vide a répondu à sa demande. Le papillon demeuré insaisissable figure l’insaisissable satisfaction, Guita devra toujours courir après.
Et le vin rouge, une fois trouvé par l’enfant en réponse à cet affront, restera identifié comme la substance apte à remplir, à consoler.
La restitution de cette première scène s'écrit comme une reconstitution : ses détails extrêmement précis, éclairés par la lumière d’août, manifestent la volonté de l’ériger en seuil pour borner l’histoire de la femme qui boit, lui donner une origine identifiable. Le roman peut, ainsi, ordonner, se choisir un début; dans la vie de la personne addicte, la structure n'est pas toujours aussi visible...
L’enfance reste présente tout au long du roman, comme une immaturité qui se prolongerait, peut-être parce que Guita est jeune, on la découvre à 8 ans et on la suit jusqu’à 26 ans, dans une vie dédiée aux consommations d'alcools et d'hommes.
Ils sont nommés en un effet de liste vertigineux : pas moins de 13 références à des alcools, du champagne à la fine, en passant par l’absinthe ; pas moins de 7 prénoms d’amants, certains autres hommes évoqués restant anonymes. Le lecteur ne sait rien d’autre de la vie de Guita que le détail de cette double consommation.
La jeune femme semble fixée dans un registre infantile, celui d’une avidité orale toujours à satisfaire, doublée d’une dépendance au corps masculin. L’alcool remplit à la mesure des limites internes, tandis que le corps-à-corps, dans la sexualité, peut venir comme contenant extérieur, pour border des limites floues.
Quand elle n’arrive pas à chasser ses pensées et à trouver le sommeil, « Enfantinement, désespérément elle se met à compter… » (p 61). Elle donne des marques d’un « amour gaminement câlin » (p 39), et malgré les excès de ses expériences, elle garde « son enveloppe de grâce enfantine » (p 129). Elle retrouve parfois, à contempler la beauté d’un ciel, une sorte de sentiment océanique, « Comme lorsqu’elle était toute petite. » (p 143).
Les allusions à l’enfance reviennent aussi avec la demande et la douleur de la frustration.
A la page 37, livrée sans défense aux attouchements d’un médecin crapuleux, « Guita voudrait pleurer comme un petit enfant ».
Sa première expérience sexuelle avec Jacques, celui qu’elle va épouser peu de temps après, est celle d’un viol : il profite de l’ivresse d’une fête.
Elle semble ne pas lui en tenir rigueur, plutôt indifférente à ce sort fait à son corps : « Violée une fois, elle pouvait l’être mille, avec ou sans consentement de sa part. Et elle avait souvent consenti… » (p 38).
Une fois mariée, c’est à Jacques qu’elle demande de l’aide pour la sauver de l’alcool, au terme d’un repas où elle s’est enivrée : elle le supplie de la rejoindre dans la chambre mais il tarde, reste avec ses invités. Elle essaie de le convaincre « comme lorsqu’elle était toute petite fille, cette même intensité de désir qu’elle voudrait voir immédiatement réalisé… » (p 50)
Jacques, le premier homme, déçoit, ne répond pas, tout comme le père du filet à papillons : c’est d’ailleurs la même expression – « cette intensité de désir » - qui est appliquée aux deux événements.
Un autre mot associe ces deux premières figures masculines : la rancune. A la page 29, c’est une « universelle rancune » qui préside à son absorption d’alcool. Après sa demande d’aide non satisfaite, « une sombre rancune demeura en elle contre Jacques, contre celui qui, peut-être, l’eût affranchie, s’il avait su la comprendre. » (p 50)
Guita éprouve du plaisir à boire et à faire l’amour : malgré ce plaisir, une forme de destruction est présente dans ces deux dépendances. Evidente pour l’alcool, elle apparaît en amour dans l’attitude et les commentaires du personnage, ou du narrateur :
« Une volupté inouïe s’empare d’eux jusqu’à la folie. Heureusement, pour Guita, les larmes viennent et débordent ; elle se sent, avec terreur et délices, fondre dans l’infini tumultueux, coupé de larmes, de cris, de supplications. Cette jouissance insensée submerge Guita ; » (p 57)
Le lexique de la description de l’acte charnel, et des sensations qu’il provoque, fait apparaître l’inouï, la folie, la terreur, les cris et supplications : un masochisme de « cette jouissance insensée » qui mêle la destruction et la dissolution au plaisir, qui rappelle également l’assimilation faite entre acte sexuel consenti, partagé, et viol.
Guita est un personnage qui se détruit en vivant tout plaisir à l’excès.
Avec un autre homme : « elle s’allongea pour subir ce qu’il voudrait – et ce fut, presque aussitôt, ce qu’elle désirait. » ( p 101)
Elle est avant tout un corps qui se laisse prendre, posséder, avec un idéal masculin explicitement formulé : « Elle tenait d’abord à la qualité physique du mâle, non pas aux qualités ; peu lui importait qu’il fût beau ou intelligent, pourvu qu’il fût ardent, autoritaire et brutal ; ensuite elle désirait ne contracter aucun engagement et ne vivre que des bonheurs éphémères ; enfin, ce qu’elle réclamait par-dessus tout, c’était, chez son partenaire, le goût de l’alcool, goût générateur des violences et des sensualités. » (p 128)
Guita formule et assume un programme de plaisir qui intègre la violence comme dimension nécessaire. C’est comme si cette marque de déchéance, évoquée suite à l’ivresse première des 8 ans, s’était inscrite dans le corps et dans le psychisme, retournée en plan de vie, et qu’une volonté supérieure condamnait Guita à accomplir le destin de cet « être ignoble et prêt à recommencer », ainsi qu’elle se nomme elle-même (p 133).
Est-ce que c’est d’être femme que Guita boit ? Les motifs sont insaisissables, ils peinent à se nommer et à expliquer l’alcoolisme : vide, douleur, solitude, oisiveté, manque de place dans le social…
Cette volonté supérieure vouant à la dépendance au masculin, ce destin du corps de la femme abîmé par l’alcool et brutalisé par le sexe, n’exclut pas, nous l’avons vu, le plaisir, le désir, la rencontre et une forme de joie : peut-être que Colette Andris a créé un personnage dont la vie intensément paradoxale est l’illustration du statut de la femme dans la France des Années Folles, entre tradition et début d’émancipation, revendications politiques et intimes d’égalité et de liberté ?
La relative « brutalité » de l’existence, la soumission aux pulsions, l’absence d’idéal formulé, seraient-elles, alors, des représentations fantasmatiques du masculin ? Pour exister la femme doit-elle surjouer, surexposer son corps, le traiter et le faire traiter selon ce qu’elle suppose du désir et de l’être masculins ?
Lorsque Guita se laisse ainsi prendre, emmener par un homme tout juste rencontré dans un café, ramasser par un autre qui passe en voiture tandis qu’elle marche sur le trottoir, sa pratique de la sexualité frôle la prostitution. Pour la convaincre de partir avec lui, un homme lui dit : « Je vous ferai gentil cadeau » (p 105). Guita ne s’offusque pas : « Elle est désarmée et éclate de rire, puis devient tendre, elle voudrait savoir à combien ‘ça’ peut se monter, ce qu’on fait ensuite de cet argent, et surtout si c’est humiliant ou drôle à gagner. »
Est-ce jouir comme un homme que d’accumuler les corps dans des étreintes sans lendemain ?
Le paradoxe est présent tout au long du roman : pourquoi Guita semble-t-elle au lecteur follement libre et à la fois irréductiblement soumise ?
Sa liberté de femme, la libre disposition de ses journées, de ses consommations et de son corps ne masquent pas la douleur, le désespoir, quand c’est « tout le néant de la vie qui apparaît soudain. » (p 90), l’inexistence flagrante de toute vie symbolique ou créative.
Guita, pourtant, à de nombreuses reprises, exprime une forme d’aspiration à une vie saine, proche de l’harmonie de la nature, voire du divin. Sa débauche est alors comme une interminable expiation pour un péché ignoré, peut-être consubstantiel à son être même :
« L’insaisissable devant à jamais rester insaisi. (…) Elle oblige son cerveau à fléchir et à s’annuler vers la forme la plus humiliante, la plus quotidienne : quelle robe mettrait-elle le soir ? » (p 127)
Le féminin qui voudrait s’élever au-dessus d’une certaine condition dictée, se voit ici ravalé à une question futile de toilette… Il est impossible de concilier la vie du corps et celle de la pensée qui oblige à voir et sentir la frustration, l’insatisfaction :
« Ma pensée, ma pensée, où es-tu ? Chaque soir, après une journée factice, je te regrette, et plus encore : fulgurant comme ces éclats de lumière intense morte aussitôt que née, un remords me déchire. » (p 103)
Non, Guita n’est pas un personnage de femme libre que Colette Andris a imaginé pour illustrer les désirs d’émancipation de ses contemporaines : elle est une fiction de femme attrapée par une souffrance et un vide qui rendent inéluctable la fuite dans l’addiction.
Alors même que sa créatrice est une femme, Guita est enserrée dans le regard et la voix des hommes.
A cet égard, on peut noter que Colette Andris, dont le vrai nom est Pauline Toutey, a choisi pour pseudonyme un nom qui ne cache pas sa racine grecque : andros, l’homme, le masculin.
Il y a d’abord ce chapitre, intitulé Fraude, où Guita, réfugiée derrière un palmier lors d’une soirée, entend deux hommes parler d’elle. Evoquant les qualités de la réception, ils mettent sur le même plan, en les énumérant, tous les éléments à leurs yeux consommables : champagne, petits fours, femmes.
La conversation arrive rapidement sur Guita, qualifiée par l’un d’entre eux comme « La Femme qui boit » (p 122), celle avec laquelle « Tout le monde peut tenter » (p 123)
L’expression qui donne son titre au roman, est prononcée pour la première fois dans le corps de l’histoire, et elle épingle Guita par la voix d’un homme.
Cependant, elle apparaît en incipit de la préface, présentation générale du personnage et de ses caractéristiques, avant l’entrée en matière du récit : « Guita est une ‘femme qui boit’ ».
Ce « une » est explicité par le caractère fréquent du phénomène de l’alcoolisme féminin : il se condense et singularise dans l’œuvre sur le personnage de Guita, qui devient donc « la » femme qui boit, dont l’essence est cet alcoolisme.
Les deux hommes poursuivent leur conversation. Celui qui l’a présentée la décrit : « Fine, blonde, de ce blond irréel des fées jamais entrevues, un corps racé suprêmement élégant, des yeux ingénus couleur de verdure fraîche… » (p 122)
Là encore, cette parole masculine sur le physique de Guita est présente, mot pour mot, à la toute première page du roman : « Blonde, de ce blond irréel des fées jamais entrevues, ses traits finement ciselés s’éclairaient d’un teint rose délicieux et de grand yeux ingénus couleur de verdure fraîche » (p 27)
A ce moment-là, on le rappelle, Guita a 8 ans, c’est une enfant qui porte déjà pleinement en son corps ce qui, par la suite, retiendra le regard masculin.
« Fées jamais entrevues… » : l’auteure ramasse-t-elle dans cette expression une vision idéalisante de la femme inaccessible, à l’intouchable beauté, fantasme masculin, pour mieux piétiner ensuite cette image ?
Non pas la piétiner, puisqu’elle perdure, mais la complexifier : cette beauté existe, cet intouchable est vu et nommé, mais ils coexistent avec la dégradation alcoolique, la légèreté des mœurs. Ils coexistent aussi avec des pensées de terreur, une vie intérieure d’angoisses, que la surface laisse insoupçonnées, auxquelles nul n’a accès.
L’addiction, parfois, lorsqu’elle n’est vue que sur un épisode par le regard extérieur – une soirée, une nuit – et qu’elle cache son infernale répétition, peut passer pour une forme de fête et de débordement séduisants. C’est le malentendu propre à la dépendance, son mensonge, celui dont le sujet profite pour continuer à consommer -avec d’autres, en d’autres lieux – et dont il souffre puisqu’il le laisse résolument seul avec la substance.
Est-ce de cette image idéalisée dont Guita est victime en partie ? Un portrait type construit par un regard patriarcal ?
A qui appartient la voix au début du roman ? Cette voix que l’on perçoit dans l’adresse au lecteur « Il ne faut pas croire que.. » (p 25), « Vous n’imaginez pas combien… » (p 27), et la référence à un « nous » qui expose le propos du roman, potentiellement édifiant.
C’est le dernier chapitre, intitulé La Fin, qui apporte une clé.
A 26 ans, Guita fait un bilan : « Je suis cette femme qui boit et qui ne peut pas ne pas boire. » (p 153), l’addiction est pleinement reconnue et formulée, le personnage accepte cette identité déjà nommée par un autre dans le roman.
Elle tente une explication par l’hérédité, qui ne tient pas; elle se sent coupable, corrompue, privée par là-même de toute maternité possible. Elle « décida de se tuer. Revolver. Déclic. Une tache disparut du monde. » (p 155)
La surprise vient immédiatement après : Guita a survécu, et le lecteur apprend que c’est la femme vieillie qui a raconté sa vie, et que « cette confession s’adressait à un docteur, dans une maison de santé » (p 155).
C’est donc un homme qui recueille, dans la fiction, la parole de Guita, et l’auteure donne un autre tour à la clé, laissant entendre que c’est cet homme qui a rassemblé les souvenirs pour les rendre publics. « Ces souvenirs, faits d’imprécision et d’invraisemblance, il fallut un cœur attentif pour essayer de les coordonner, après les avoir accueillis avec le mépris le plus pitoyable, tandis qu’une âme gémissait. »
Le cœur attentif qui rassemble appartient à celui qui accueille avec mépris : une figure masculine ambigüe, placée à l’origine du récit sur la femme.
La construction du roman de Colette Andris est particulièrement intéressante, dans son aspect fragmentaire et plurivocal : une auteure, un.e narrateur.rice externe, la voix en je de Guita… Tout cela aborde l’addiction en chapitres considérés comme des « points d’alcoolisme », brefs, centrés sur une ivresse, une rencontre, parfois découpés, lorsqu’ils sont plus longs, en paragraphes séparés par des pointillés.
La forme reprend la vie fragmentaire sous addiction, l’alternance de sobriété et d’ivresse, de confusion et de lucidité.
Guita ne caricature ni la femme ni l’addiction. Colette Andris parvient à dessiner le tiraillement et la douleur de vouloir et de ne pas vouloir, du besoin et de l’écoeurement, de la soif de lien et de l’extrême solitude, sans les accompagner de leçons de morale autres que celles que Guita s’inflige périodiquement : paroles d’un Surmoi sans pitié qui enfonce le personnage dans la honte et la dépression jusqu’au coup de feu final.
Colette Andris montre qu’on ne peut être libéré d’une dépendance en s’engouffrant dans une autre : les deux hommes auxquels Guita a attribué le pouvoir de la sauver, prête à se livrer à eux corps et âme, sont morts sans l’avoir aidée, en la laissant plus seule encore.
Et quand Guita rencontre un alcoolique aussi désespéré qu’elle, elle consent à se donner à cet homme, d’abord rejeté, par solidarité « puisqu’il lui apparaissait maintenant comme un frère du mutuel esclavage – et digne d’elle-même, dans leur écrasante indignité commune. » ( p 73)
Deux dépendances s’ajoutent et ne se délivrent pas mutuellement.
L’issue ne vient que dans un geste radical, suite à une prise de conscience de la vacuité totale d’une existence : tandis qu’elle buvait, de café en café, et qu’elle donnait son corps, de chambre en chambre, Guita n’a rien accompli. Cette révélation soudaine, associée à la conscience du temps qui passe, provoque le déclic du revolver.
Le suicide raté, métaphore de la nécessité de poser un acte fort pour faire cesser le tourbillon de l’addiction.
L’auteure ne dit rien des années vécues par le personnage de ses 26 ans à la vieillesse : Guita a survécu, et elle est capable de récit.
Andris, Colette (2023). La femme qui boit. Gallimard (1929 pour la première édition)

...Vouloir et ne pas vouloir...:juste et fine analyse