Plus-de-jouir
- Fabrice LAUDRIN

- 14 avr.
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Plus-de-jouir — Le plus-de-jouir désigne le résidu produit par le discours. Lacan l’introduit dans D’un Autre à l’autre en le nouant explicitement à la plus-value marxienne : quelque chose se perd dans l’entrée du sujet dans le langage et dans les montages du lien social, puis cette perte ne disparaît pas. Elle tombe, elle reste, elle circule sous la forme d’un excédent de jouissance. Le plus-de-jouir ne se confond donc ni avec le plaisir, ni avec l’objet du désir, ni avec une transgression spectaculaire. Il tient à ce reste que le discours arrache, isole, remet en circulation, puis fait miroiter comme s’il allait combler le manque dont il procède. Pour l’art, la notion devient précieuse dès que l’on quitte la seule question du sens pour regarder l’excitation propre au marché, à la collection, à la spéculation, à l’accumulation d’aura et à la fétichisation de l’œuvre. Une œuvre ne vaut plus seulement parce qu’elle serait belle, forte ou juste. Elle entre dans une machine de désir qui produit du supplément : prestige, rareté, prix, attente, commentaire, visibilité, désir d’appropriation, jouissance d’être du côté de ceux qui possèdent ou reconnaissent avant les autres. Dans les champs où plusieurs scènes de légitimation se croisent, ce résidu se démultiplie. L’œuvre circule entre musée, presse, collection privée, foire, maison de vente, réseaux symboliques et financiers. Chaque passage ajoute de la charge. Le plus-de-jouir ne repose donc pas sur un attribut secret de l’objet ; il naît du discours qui l’isole, le monnaye, le consacre et relance sans cesse l’appétit qui s’y attache.
Avec Balloon Dog, Jeff Koons serre cette logique jusqu’à la caricature parfaite. Le site de l’artiste situe la sculpture dans la série Celebration et la date de 1994-2000. Il précise ses matériaux — acier inoxydable poli miroir avec revêtement coloré translucide — ainsi que l’existence de cinq versions uniques : bleu, magenta, jaune, orange et rouge. La surface réfléchissante ne se contente pas d’imiter un ballon gonflable. Elle renvoie l’environnement et l’observateur dans l’œuvre elle-même, comme si le regard devait se reprendre dans l’objet qui le capte. La Pinault Collection ajoute une formule de Koons qui va droit au point : le polissage du métal donne à la sculpture une surface de désir tout en « affirmant » l’observateur. Rien n’est plus net. Balloon Dog n’offre pas seulement une image festive portée à l’échelle monumentale. Il fabrique un objet où l’enfance, le luxe, la perfection industrielle, la brillance et l’autoréflexion se nouent pour produire un excédent de fascination bien au-delà de la forme initiale. Le marché n’a fait qu’exhiber cette logique. En novembre 2013, Balloon Dog (Orange) a été adjugé 58,405 millions de dollars chez Christie’s, record alors établi pour un artiste vivant. Ce chiffre ne dit pas seulement qu’une sculpture coûte cher. Il montre qu’un reste de jouissance a été extrait, amplifié, mis en concurrence et monnayé jusqu’à devenir lui-même l’un des contenus de l’œuvre. Balloon Dog ne représente donc pas le plus-de-jouir. Il le met en circulation. L’objet paraît simple, presque idiot dans sa rondeur ludique. Tout son pouvoir tient à ce qu’il produit davantage que lui-même : du prix, du prestige, du désir de possession, de la visibilité, du commentaire, de l’excitation spéculative. L’observateur ne se trouve plus devant une sculpture seulement. Il se trouve devant une machine à surplus.
Lacan, J. (2006). Le Séminaire, livre XVI : D’un Autre à l’autre. Éditions du Seuil.
Christie’s. (2013, November 13). Post-sale release: Post-War & Contemporary Art.
Christie’s. (n.d.). Jeff Koons (B. 1955), Balloon Dog (Orange).Koons, J. (n.d.). Celebration.
Pinault Collection. (n.d.). Balloon Dog (Magenta).

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