Omar Khayyâm - quatrain 72 - La bouche muette
- Marie Bourdon

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« Nul, parmi ceux qui ont interrogé le noir mystère,
N’a fait un pas hors du cercle de l’ombre.
Ô femme, quelle bouche sinistrement muette
As-tu baisée
Que tu nous aies tous créés silencieux
Et impuissants ? »
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Ce quatrain pose en termes très nets la question de l’origine.
Khayyâm entame son poème par une phrase négative, introduite d’emblée par le pronom indéfini singulier « Nul » : isolé par la virgule qui le suit, il semble fermer tous les possibles. L’absence qu’il désigne est suivie d’un pluriel d’où il a précisément émergé : « parmi ceux ».
Quiconque a essayé de se dégager du groupe en quête de sens a échoué.
Cercle de l’ombre et noir mystère, ces deux métaphores obscures se font écho pour désigner la densité impénétrable, à la forme géométrique parfaite, de l’espace-temps de l’origine et du sens.
Interroger, c’est poser une question ; c’est aussi examiner méthodiquement quelque chose, dans le but de le comprendre. Les deux tentatives suggérées sont sans succès: que l’on parle pour obtenir une réponse, ou que l’on explore du regard, du mouvement, on ne perce pas le mystère de ce qui s’est produit à l’origine et a fait de nous ce que nous sommes.
Une action de l’ordre du langage – interroger – est suivie par une forme de paralysie motrice – n’a fait un pas- : l’homme est pris au piège d’un insondable.
Il bute sur la question de son origine : elle ne dit rien, reste sans réponse.
Le vers suivant s’ouvre sur une interpellation accusatrice : la femme, ici, est sommée de répondre en tant que principe de vie, origine créatrice, mais Khayyâm lui donne chair en mettant en scène ce baiser originel, métonymie de scène primitive, d’où aurait surgi la vie. Impossible à regarder, interdite, incompréhensible.
Ce principe de vie, que l’on relie traditionnellement au féminin, prend ici, à travers cette bouche qui lui est associée, une allure inquiétante : il s’agirait presque d’une scène de création mythologique entre une entité féminine mystérieuse et une bouche sombre, figurant un chaos, un trou noir.
Une origine de l’ordre du monstrueux, dont le pressentiment ne peut que livrer le sujet à l’angoisse.
Cette « bouche sinistrement muette » condense Eros et Thanatos : elle a engendré des êtres silencieux et impuissants, condamnés à l’échec, ni langage, ni action.
Organe de la demande, de la satisfaction, de la parole, de la sexualité, la bouche est ici un trou mortifère, incapable de répondre, ni de transmettre une vie pleine. Par effet de condensation, elle devient ce lieu vide qui signe l’échec de la transmission (de vie, de sens).
Le mystère de l’origine reste opaque, le cercle sans issue, la bouche muette et l’homme impuissant.
Tout est verrouillé, source d’une angoisse qui rappelle la détresse originaire du nourrisson, entre dépendance extrême et incapacité de comprendre et gérer les excitations internes.
Ce cercle et ce mystère impénétrables sont les métaphores du réel irreprésentable : le langage est mis en échec, la symbolisation impossible.
Le sujet qui se présente en analyse montre lui aussi, dans son discours, le nouage entre Eros et Thanatos : la vie est empêchée par des craintes, des comportements destructeurs, des exigences venues de l’extérieur et impossibles à tenir. La pulsion de vie subit les attaques de la pulsion de mort, déguisée parfois en plaisir, en habitude, en conformisme.
La question que le poème pose, l’analysant la verse dans le transfert, dans l’illusion d’un savoir prêté à l’analyste : de quel désir suis-je né, et quel est mon désir propre ? Nul, pourtant, ne peut livrer le secret de cette origine, le sens de cette existence.
L’analyste ne répond pas, lui non plus.
C’est la parole singulière tissée dans l’analyse qui permet l’élaboration d’une fiction de l’origine : celle qui tiendra le sujet, celle où il pourra tenir.
Un reste, toujours, échappera au travail analytique, à la formulation, un angle mort non négociable ni approchable, à accepter comme tel.
La plainte, l’invective et le sentiment de paralysie, n’empêchent pas l’aménagement d’un espace psychique plein où devenir.
Cette bouche muette qui est le centre du quatrain nous renvoie au tableau de Edvard Munch (1863-1944), peintre expressionniste norvégien, Le cri (1910).
La silhouette est sur un pont, lieu de franchissement d’espaces, dont le regard ne perçoit toutefois pas les extrémités, ce qui en fait une forme close, fermée, tel le cercle du poème.
Le corps est debout, en lignes courbes répondant à celles du paysage autour, comme s’il s’y dissolvait, perdant ses contours et son unité. Les nombreuses nuances chromatiques donnent la vision d’un monde instable, tourbillon qui suscite le vertige, comme le mystère noir du poème.
Au fond, deux silhouettes sont là : on ne sait si elles avancent ou sont immobiles, solidaires ou menaçantes, tandis que le personnage au premier plan se condense en cette bouche ouverte, ce cri. L’ovale de la bouche et le cercle des yeux figurent l’horreur, l’angoisse du son inaudible, même pas adressé, juste perçu par l’œil qui le regarde, au-delà du tableau.
La silhouette de Munch représente visuellement l’angoisse radicale que le poème évoque : d’un côté la question sans réponse, de l’autre l’expérience sensorielle du cri.
La bouche est toujours muette, malgré sa béance.
Chez Khayyâm comme chez Munch, l’angoisse surgit sans origine, sans destinataire. Elle prend possession du sujet.
Il s’agit alors pour lui de rester dans le cercle, dans la question sans réponse, dans la vie, sans s’y laisser dissoudre.


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