Nom propre / signature
- Fabrice LAUDRIN

- 14 avr.
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Nom propre / signature — Lacan travaille le nom propre comme opérateur, non comme simple étiquette civile. Dans Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, il insiste sur un point très simple et très dur : le nom propre est un nom donné. Il n’émerge donc pas d’une pure désignation naturelle. Il entre dans un réseau de dons, de règles, de places, d’échanges, de reconnaissance. La signature pousse cette logique vers la marque. Elle donne au nom propre une singularité graphique, une manière de tenir dans la lettre, de laisser une trace qui vaut à la fois comme validation, comme engagement, comme reste de corps. Pour l’art, cette distinction ouvre une question décisive. La signature n’ajoute pas un supplément mondain à l’œuvre. Elle transforme un objet en œuvre, stabilise une croyance, ouvre ou ferme le marché, noue matière, autorité et désir de reconnaissance. Un champ symbolique partagé entre plusieurs instances de consécration rend l’affaire plus nerveuse. Le nom propre n’y tombe plus d’un seul lieu. Il doit être repris, validé, relayé, parfois contesté par plusieurs scènes à la fois. Une œuvre compte alors moins par ce qu’elle montre que par la force avec laquelle un nom et une marque parviennent à tenir ensemble la chose, sa valeur et la croyance qu’elle exige.
Chez Piero Manzoni, cette structure prend la forme d’une boîte close. En mai 1961, à Milan, il réalise la série Merda d’artista. Le Centre Pompidou conserve l’exemplaire n° 31 : une boîte de conserve en fer-blanc et papier, signée et numérotée au cachet sur le couvercle. Sa notice formule le point sans détour. L’idée se substitue à la forme, la paroi empêche toute contemplation directe, puis l’œuvre met en jeu la confiance de l’observateur, obligé de croire l’artiste sur la base de sa bonne foi. La série compte quatre-vingt-dix boîtes annoncées comme contenant trente grammes d’excréments, vendues selon le cours de l’or. Tout se joue là. Rien ne se voit. Rien ne se vérifie sans détruire l’objet. Rien ne tient sans le nom, sans l’étiquette, sans le cachet, sans la série, sans la croyance qu’une signature puisse faire création. Manzoni ne se contente pas de scandaliser. Il serre à vif le point où l’art moderne découvre que la valeur d’une œuvre ne repose plus d’abord sur la noblesse de sa matière ni sur la beauté de sa forme, mais sur l’opération symbolique qui attache un nom à une chose et obtient qu’on y croie. La signature ne vient pas authentifier une œuvre déjà faite. Elle est l’un des lieux où l’œuvre se produit.
Belon, D. (2016). Le nom, lien à l’identité et aux identifications. Revue des Collèges de Clinique psychanalytique du Champ Lacanien, 15(1), 127-136.
Lacan, J. (1964-1965). Le Séminaire. Livre XII : Problèmes cruciaux pour la psychanalyse [Inédit].
Lacan, J. (2001). Lituraterre. In Autres écrits. Éditions du Seuil.
Meunier, A. (2016). Identité et signature. Revue des Collèges de Clinique psychanalytique du Champ Lacanien, 15(1), 137-144.
Centre Pompidou. (n.d.). Merda d’artista (Merde d’artiste).

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