Métonymie
- Fabrice LAUDRIN

- 14 avr.
- 2 min de lecture
Métonymie — La métonymie ne produit pas une condensation de sens. Elle maintient la chaîne en mouvement. Lacan la détache de la simple figure de style pour en faire l’un des ressorts du désir lui-même. Dans L’instance de la lettre, puis dans le séminaire sur Le désir et son interprétation, il montre que le désir glisse de signifiant en signifiant sans jamais se laisser saturer par l’objet qu’il vise. Le mot décisif tient dans ce glissement. Quelque chose passe, se déplace, se relance, mais rien ne s’achève. La signification résiste, la chaîne continue, l’objet se dérobe au moment même où il semble approcher. Pour l’art, la métonymie éclaire les séries, les fragments, les reprises de détail, les variations de motif, toutes les formes où une œuvre avance par voisinage, par déplacement, par reprise, sans se résoudre dans un point final. Une image en appelle une autre. Une lumière corrige la précédente. Une forme recommence ailleurs. Le mouvement compte plus que l’arrêt. Dans les espaces traversés par plusieurs scènes d’adresse et plusieurs mémoires du visible, cette logique devient plus tendue encore. Le motif ne porte plus un sens plein. Il sert de relais. Il entraîne le regard d’une occurrence à l’autre. Il oblige l’observateur à suivre une dérive plutôt qu’à recueillir une totalité close.
Monet donne à cette structure une netteté magistrale avec les Cathédrales de Rouen. Le Metropolitan Museum rappelle qu’il peint plus de trente vues de la façade en 1892-1893, passant d’une toile à l’autre selon les changements de l’heure et de la lumière, avant de reprendre l’ensemble dans son atelier de Giverny ; le musée d’Orsay conserve plusieurs versions datées de 1892 et 1893, dont Le Portail, soleil matinal, Le Portail, temps gris ou Le Portail vu de face. Rien ne se ferme ici sur une image définitive de la cathédrale. Le monument sert de point de relance. La pierre devient lumière, puis vapeur, puis grisaille, puis chaleur, puis façade presque dissoute. Monet ne décrit pas un édifice ; il suit une fuite. Chaque toile appelle la suivante, corrige la précédente, déplace la saisie au lieu de l’achever. La série ne vaut donc pas comme addition documentaire de vues différentes. Elle vaut comme expérience métonymique du désir. L’objet demeure le même en apparence, mais son apparition ne cesse de glisser. L’observateur ne reçoit pas une cathédrale. Il reçoit une poursuite. Le motif insiste, puis s’échappe dans la variation même qui devait le fixer.
Lacan, J. (1966). L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud. In Écrits. Éditions du Seuil.
Lacan, J. (2013). Le Séminaire, livre VI : Le désir et son interprétation (1958-1959). La Martinière / Le Champ freudien.Musée d’Orsay. (n.d.). La Cathédrale de Rouen. Le Portail, soleil matinal.
Musée d’Orsay. (n.d.). La Cathédrale de Rouen. Le Portail, temps gris.
Musée d’Orsay. (n.d.). La Cathédrale de Rouen. Le Portail vu de face.
The Metropolitan Museum of Art. (n.d.). Rouen Cathedral: The Portal (Sunlight).

Commentaires