Métaphore paternelle
- Fabrice LAUDRIN

- 14 avr.
- 2 min de lecture
Métaphore paternelle — La métaphore paternelle substitue le Nom-du-Père à la place du désir de la mère et réordonne la signification. Lacan ne décrit pas ici un simple épisode familial. Il isole une opération de structure. Un terme vient occuper une place brûlante, puis le champ cesse de flotter de la même manière. Une loi peut alors se formuler, une limite peut valoir, une différence de places peut tenir. La métaphore paternelle n’ajoute pas un sens à une scène déjà constituée. Elle coupe dans l’indécision et produit un nouvel ordre de lecture. Pour l’art, la notion sert moins à interpréter la famille qu’à repérer les moments où une nomination centrale stabilise une composition, arrête une dérive, fixe un rapport entre plusieurs foyers de sens ou recouvre cette opération sous une apparente évidence. Dans les espaces symboliques traversés par plusieurs autorités, plusieurs fidélités et plusieurs mémoires, cette opération ne se donne presque jamais comme un acte pur. Elle peut se distribuer, se masquer, se déplacer d’une scène à l’autre. L’œuvre devient alors précieuse parce qu’elle laisse sentir qu’un ordre tient, mais sans livrer immédiatement le nom de ce qui le tient.
Piero della Francesca donne à cette logique une forme d’une sécheresse magistrale avec La Flagellazione, tempera sur panneau de 67,5 × 91 cm conservée à la Galleria Nazionale delle Marche à Urbino et datée par le musée de 1459-1460. La notice officielle rappelle deux faits décisifs : l’œuvre provient de la sacristie de la cathédrale d’Urbino et son sens demeure incertain, malgré une longue série d’hypothèses sur la commanditaire et sur l’identité des personnages. Cette incertitude n’affaiblit pas le tableau. Elle le rend plus dur. Piero coupe la scène en deux régimes. À gauche, sous le loggiato, le Christ est flagellé dans un espace perspectif rigoureusement construit. À droite, trois figures occupent le premier plan dans une lumière calme, presque indifférente à la Passion reléguée au fond. La peinture tient tout entière dans cette décision de structure : quelque chose vient nouer deux scènes hétérogènes sans jamais se nommer complètement. Une signification centrale ordonne le tableau, mais elle ne se livre pas comme un commentaire ajouté. Elle agit par répartition des places, par hiérarchie des plans, par mise à distance, par autorité silencieuse de l’architecture. La métaphore paternelle trouve ici une application d’une grande finesse. Un foyer symbolique unifie la scène sans se montrer à nu. Il impose un ordre de lecture, il tient l’ensemble, il masque en même temps son propre principe. L’observateur ne reçoit pas une explication du monde. Il rencontre une composition dont la cohérence dépend d’une nomination centrale restée partiellement voilée.
Bernard, S. (2024). Créations artistiques et subjectivité. Pour une psychopathologie différentielle des contraintes subjectives de l’art, inventions et répétitions ; « pousse-à-la-création » chez le sujet [Thèse de doctorat, Université Rennes 2]. HAL.
Lacan, J. (1966). D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose. In Écrits. Éditions du Seuil.
Lacan, J. (1998). Le Séminaire, livre V : Les formations de l’inconscient (1957-1958). Éditions du Seuil.
Galleria Nazionale delle Marche. (n.d.). Flagellazione.

Commentaires