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Méconnaissance

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • 14 avr.
  • 2 min de lecture

Méconnaissance — Le sujet se reconnaît justement à l’endroit où il se trompe sur lui-même. La méconnaissance ne désigne pas une erreur accidentelle de perception ni une simple ignorance. Elle touche la constitution même du moi. Lacan en donne la pointe dans le sillage du stade du miroir : l’image rassemble, anticipe, unifie, puis cette unité reste prise dans une ligne de fiction irréductible. Le moi ne repose donc pas sur une connaissance de soi plus pauvre qu’une autre. Il repose sur une capture qui donne une forme en même temps qu’elle installe un écart durable entre le sujet et ce qu’il croit être. Jean Hyppolite le formule sèchement dans son commentaire de la Verneinung : « le moi est toujours méconnaissance ». Pour l’art, le terme devient cardinal. Une image forte commence souvent par se laisser reconnaître. Elle offre une forme stable, un visage recevable, une scène lisible. Puis elle déplace cette reconnaissance, la retourne, la fait travailler contre elle-même, jusqu’à montrer que la certitude première n’était qu’une couverture. Les mondes traversés par plusieurs scènes d’identification, plusieurs langues du prestige, plusieurs mémoires de la figure, rendent cette logique plus instable encore. L’image continue d’aimanter le sujet, mais elle ne garantit plus une reconnaissance simple. Elle devient le lieu même où le sujet se voit manquer sa propre prise.


René Magritte donne à cette structure une évidence glacée avec La reproduction interdite, peinte à Bruxelles en 1937 et conservée au Museum Boijmans Van Beuningen de Rotterdam. Le tableau montre Edward James debout devant un miroir. Le miroir devrait livrer un visage. Il renvoie le dos. La reconnaissance reste intacte et pourtant elle cède au point décisif. L’homme se voit sans pouvoir se rejoindre. Le dispositif ne relève pas du simple paradoxe surréaliste. Le musée rappelle que le portrait fut commandé par Edward James lui-même et que Magritte le fonda sur une photographie où James regardait une autre toile du peintre, On the Threshold of Freedom. Tout compte ici : la commande, le portrait, le miroir, la position du corps, l’attente déçue d’une symétrie fidèle. Magritte ne peint pas un mystère en plus de l’image. Il attaque la croyance selon laquelle le sujet pourrait coïncider avec la forme qui le reflète. La reproduction interdite ne supprime pas la reconnaissance ; elle la dérègle juste assez pour faire apparaître sa structure de leurre. L’observateur reconnaît un homme, un miroir, une scène familière, puis découvre que cette familiarité même portait une faille. La méconnaissance devient alors visible dans sa forme la plus nette : le sujet ne se perd pas faute d’image ; il se perd dans l’image qui semblait devoir le rendre à lui-même.


Bernard, S. (2024). Créations artistiques et subjectivité. Pour une psychopathologie différentielle des contraintes subjectives de l’art, inventions et répétitions ; « pousse-à-la-création » chez le sujet [Thèse de doctorat, Université Rennes 2]. HAL.

Hyppolite, J. (1966). Commentaire parlé sur la Verneinung de Freud. In J. Lacan, Écrits. Éditions du Seuil.

Lacan, J. (1966). Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je, telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique. In Écrits. Éditions du Seuil.

Museum Boijmans Van Beuningen. (n.d.). La reproduction interdite.

Museum of Modern Art. (n.d.). René Magritte. La Reproduction interdite (Not to Be Reproduced).

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