Manque / manque-à-être
- Fabrice LAUDRIN

- 14 avr.
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Manque / manque-à-être — Le manque ne renvoie pas à une simple privation. Il creuse la structure même du sujet parlant. Lacan arrache ce terme à la logique du défaut réparable. Dans L’Angoisse, il affirme qu’il n’existe pas de manque dans le réel et que seul le symbolique désigne une place vide. Le manque ne constitue donc pas une anomalie à corriger. Il ouvre la condition même du désir. Le manque-à-être porte plus loin cette coupure. Le sujet parlant ne coïncide jamais avec lui-même. Le langage l’introduit dans un ordre de places, de noms, de pertes, puis le sépare d’une plénitude qu’il ne cessera plus de poursuivre sans jamais la rejoindre. Cette faille n’appelle pas une réparation finale. Elle impose une forme de tenue. Dans les mondes où plusieurs autorités de nomination se chevauchent, où plusieurs fidélités et plusieurs mémoires distribuent différemment les places, ce creux ne reçoit plus un seul bord stable. Le sujet doit soutenir sa division à travers plusieurs découpes du réel. L’art devient décisif à ce point. Une œuvre sérieuse ne vient pas boucher le manque. Elle lui donne une forme, un rythme, une tension, parfois une silhouette. Elle borde ce qui ne se résout pas. Elle tient par ce qu’elle retranche.
Chez Giacometti, cette logique prend corps dans Homme qui marche I. La Fondation Giacometti date l’œuvre de 1960, la décrit comme un bronze de 180,5 × 27 × 97 cm conservé dans ses collections, puis rappelle que le motif plonge plus loin, de Femme qui marche en 1932 aux grandes figures de 1959-1960, en passant par les premiers essais grandeur nature de 1947. Cette généalogie compte. Le marcheur ne s’impose pas comme un corps plein. Il avance dans une extrême réduction de moyens. La tête se resserre. Les membres s’effilent. La chair se retire jusqu’à l’os du mouvement. Giacometti ne sculpte pas un homme triomphant, maître de l’espace qu’il traverse. Il sculpte une présence qui ne tient qu’à force de manquer. La figure marche, mais sa marche n’abolit aucun vide. Elle l’emporte avec elle. La sculpture ne promet aucune réconciliation imaginaire avec un corps enfin total. Elle fait sentir qu’une forme humaine peut naître d’une soustraction presque interminable, comme si la vérité du sujet ne commençait qu’au point où la masse renonce à se fermer sur elle-même. Le manque cesse alors d’être un thème. Il devient la loi interne de la figure.
Bernard, S. (2024). Créations artistiques et subjectivité. Pour une psychopathologie différentielle des contraintes subjectives de l’art, inventions et répétitions ; « pousse-à-la-création » chez le sujet [Thèse de doctorat, Université Rennes 2]. HAL.
Clam, J. (2013). I. Le manque d’être. Sur la centralité d’un motif philosophique dans la psychanalyse. In R. Chemama & C. Hoffmann (Eds.), Pratique psychanalytique et politique (pp. 131-146). Hermann.
Fondation Giacometti. (n.d.). Homme qui marche I.
Fondation Giacometti. (2020). L’Homme qui marche. Une icône de l’art du XXe siècle.
Lacan, J. (2004). Le Séminaire. Livre X : L’angoisse (1962-1963). Éditions du Seuil.

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