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Lalangue

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • 14 avr.
  • 3 min de lecture

Lalangue — Lalangue nomme la langue avant sa réduction à l’outil de communication. Sous ce terme, Lacan vise moins le lexique commun que le dépôt de jouissance laissé par les sons, les coupures, les équivoques, les torsions de phrase, les restes de voix qui ont traversé un corps avant d’entrer dans la belle police du sens. La langue n’y vaut pas d’abord par ce qu’elle signifie, mais par ce qu’elle frappe, accroche, troue, réveille, fixe. La lettre y touche sa matière. Le phonème y compte. L’équivoque y mord. Le mot n’y transmet pas seulement une information ; il charrie une charge, un accent, un heurt, un plaisir de bouche, parfois une brûlure. Pour l’art, la notion devient décisive dans les œuvres qui travaillent le son, la dérive verbale, la collision des idiomes, la lettre qui s’émancipe du commentaire et garde pourtant la capacité de faire signe. Les espaces traversés par plusieurs langues, plusieurs mémoires sonores, plusieurs régimes de lecture durcissent encore cette structure. La langue n’y sert plus de simple véhicule. Elle devient lieu de frottement, de survivance, de jouissance. Une œuvre ne parle plus seulement ; elle mâche, déplace, tresse, déforme, fait entendre ce qui, dans la langue, résiste encore à la domestication scolaire. Les élaborations lacaniennes sur lalangue et sur le motérialisme de l’inconscient donnent à ce point toute sa netteté : la matière sonore de la langue et la matérialité de la lettre excèdent le sens et engagent le corps.


Avec Finnegans Wake, James Joyce pousse cette logique jusqu’à une limite presque sans équivalent. Le livre naît d’abord sous le titre provisoire Work in Progress ; Joyce en commence la rédaction en 1923, puis le publie en volume le 4 mai 1939 chez Faber & Faber après de nombreuses parutions fragmentaires. Le James Joyce Centre rappelle que le roman adopte la forme du rêve pour porter l’histoire de H. C. Earwicker, d’Anna Livia Plurabelle et de leurs enfants, tout en brassant l’histoire de Dublin, de l’Irlande et du monde. Cette matière narrative existe, mais elle ne commande pas le livre comme un roman traditionnel commanderait ses phrases. Finnegans Wake travaille la langue au point de la faire sortir de ses rails ordinaires : mots-valises, glissements polyglottes, calembours, reprises phonétiques, déformations syntaxiques, tressage d’échos historiques, mythiques et populaires. Joyce n’écrit pas simplement dans une langue ; il fabrique un champ verbal où plusieurs langues se heurtent et se fécondent, où le sens surgit, se retire, revient par sonorité, s’égare dans la lettre, puis reprend ailleurs. Le livre ne se laisse donc pas lire comme un message caché sous une obscurité voulue. Il impose une expérience plus exacte et plus rude : il fait sentir ce que devient la langue quand elle n’obéit plus d’abord à la clarté du dire, mais à la poussée d’une jouissance verbale qui pense, chante, bégaye, rebondit et laisse sur la page la marque de son travail. Joyce n’illustre pas lalangue. Il la met à ciel ouvert.


Joyce, J. (1939). Finnegans Wake. Faber & Faber.

Lacan, J. (2001). Joyce le symptôme. In Autres écrits. Éditions du Seuil.

Lacan, J. (2001). Lituraterre. In Autres écrits. Éditions du Seuil.

James Joyce Centre. (n.d.). Work.James Joyce Centre. (n.d.). Timeline.

Rassial, J.-J., Guérin, N., & Petit, L. (2014). Le lapsus, lalangue et l’adolescence. Recherches en psychanalyse.

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