Lettre
- Fabrice LAUDRIN

- 14 avr.
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Lettre — La lettre ne se confond pas avec le signifiant pris dans le jeu du sens. Elle touche une matérialité plus dure. Lacan finit par la dégager comme ce qui fait bord entre savoir et jouissance, comme ce qui dessine le trou plutôt que ce qui le comble, comme une marque qui ne représente pas simplement l’écriture mais porte la trace d’un échec de la représentation. Le point devient décisif pour l’art. Un mot, une initiale, une rature, un gribouillage, un signe isolé cessent alors d’être de simples véhicules d’information. Ils acquièrent une consistance propre. Ils valent comme objets, comme traits, comme points d’arrêt, comme restes qui ne se laissent pas absorber par l’explication. L’œuvre ne parle plus seulement ; elle inscrit. Elle laisse une marque qui résiste au commentaire, qui tient par son rythme, sa coupe, son insistance, sa nudité de signe. Dans les espaces traversés par plusieurs langues, plusieurs systèmes d’écriture, plusieurs mémoires de la marque, la lettre gagne encore en force. Elle ne sert plus seulement à transmettre. Elle devient surface de friction, point d’amarrage, bord matériel au milieu de ce qui glisse. Cette définition garde toute sa précision dans le sillage de Lituraterre, où la lettre prend sa portée littorale, à la jointure du symbolique et du réel, du savoir et de la jouissance.
Chez On Kawara, la lettre se retire du discours pour prendre la rigidité d’une date. La série Today, commencée le 4 janvier 1966, suit une règle inflexible : chaque toile porte uniquement la date de son exécution, peinte à la main en blanc sur un fond monochrome, dans la langue et selon les conventions calendaires du pays où l’artiste se trouve ; si la peinture n’est pas achevée avant minuit, elle est détruite. Guggenheim, Dia et l’Art Institute of Chicago rappellent ce protocole avec la même netteté. Toute la force de Kawara tient là. La date ne transmet presque rien, et pourtant elle ne cesse de faire événement. Arrachée au flux ordinaire du calendrier, séparée du récit, isolée au centre d’un champ sombre, elle devient un objet de temps, une inscription sèche, une lettre agrandie à l’échelle du tableau. Les séries datées n’illustrent rien. Elles ne racontent ni une journée, ni un souvenir, ni un état d’âme. Elles imposent la présence nue d’un signe qui a perdu sa fonction pratique sans perdre sa rigueur. La date cesse d’informer ; elle insiste. Elle vaut moins par ce qu’elle dit que par le fait qu’elle a été tracée ce jour-là, sous cette contrainte, puis sauvée de l’effacement. On Kawara pousse ainsi très loin la logique lacanienne de la lettre : un élément minimal, presque pauvre, devient le lieu même où le réel du temps vient faire marque sans se laisser convertir en récit. L’observateur ne reçoit pas une peinture sur le temps. Il rencontre une inscription qui a pris corps.
Bernard, S. (2024). Créations artistiques et subjectivité. Pour une psychopathologie différentielle des contraintes subjectives de l’art, inventions et répétitions ; « pousse-à-la-création » chez le sujet [Thèse de doctorat, Université Rennes 2]. HAL.
Lacan, J. (1966). L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud. In Écrits. Éditions du Seuil.Lacan, J. (2001). Lituraterre. In Autres écrits. Éditions du Seuil.
Art Institute of Chicago. (n.d.). Oct. 31, 1978 (Today Series, “Tuesday”).
Dia Art Foundation. (n.d.). On Kawara.
Guggenheim Museum. (n.d.). Today Series / Date Paintings.

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