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Jouissance

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • 14 avr.
  • 2 min de lecture

Jouissance — La jouissance ne se confond pas avec le plaisir. Le plaisir tempère, borne, amortit. La jouissance pousse plus loin. Elle touche l’excès, l’obstination, parfois la douleur, parfois l’insistance d’un corps ou d’un acte qui ne savent plus s’arrêter là où le sujet pourrait encore se maintenir à bonne distance. Lacan ne cesse de durcir ce point. Dans le versant de Encore, la jouissance apparaît comme une expérience qui déborde la simple économie du bien-être ; dans un autre séminaire, il tranche plus brutalement encore en opposant le plaisir, qui tamponne, à la jouissance, qui fait piège. Pour l’art, la notion devient décisive à l’endroit même où l’on doit distinguer l’œuvre qui flatte du travail qui pousse un sujet au bord de ce qu’il peut supporter, voir, lire, collectionner ou faire subir à un autre en son nom. Lorsque plusieurs scènes de loi, de regard et d’autorité se chevauchent sans se fondre, cette logique s’intensifie encore. La limite n’y vient plus d’un seul bord stable. Le sujet peut alors être requis par plusieurs régimes de permission, plusieurs appels contradictoires, plusieurs manières de jouir ou d’interdire la jouissance. L’œuvre ne se contente plus d’émouvoir. Elle expose ce point où le supportable commence à céder, où le regard devient participation, où l’observateur découvre que sa position n’était pas extérieure à ce qui se joue.


Avec Rhythm 0, Marina Abramović donne à cette structure une nudité presque expérimentale. La performance a lieu en 1974 à Studio Morra, à Naples. Abramović se tient immobile pendant six heures auprès d’une table de soixante-douze objets que le public peut utiliser sur elle à sa guise ; ces objets vont de ceux du plaisir à ceux de la douleur et jusqu’au revolver chargé d’une balle. MoMA rappelle qu’à la fin de la performance ses vêtements étaient découpés et son corps blessé ; Tate et le site de l’artiste confirment le cadre de cette mise à disposition radicale. La pièce n’intéresse pas parce qu’elle “choque”. Elle importe parce qu’elle retire d’un coup les amortisseurs habituels du lien social et laisse venir, dans l’espace de l’art, une jouissance que plus rien ne borne assez. L’observateur n’y demeure pas simple témoin. Il devient le lieu même où se décide ce qui sera fait du corps offert, donc le point où la jouissance cesse d’être une affaire privée pour apparaître comme structure de la scène. Abramović ne représente pas l’excès ; elle en organise les conditions. Elle ne montre pas la violence ; elle laisse monter le moment où le permis, le possible et le désirable cessent de se distinguer clairement. Rhythm 0 marque alors une limite très précise : une œuvre ne pousse pas au bord du supportable parce qu’elle serait plus intense qu’une autre, mais parce qu’elle force l’observateur à rencontrer sa propre implication dans ce qui déborde.


Lacan, J. (1975). Le Séminaire. Livre XX : Encore (1972-1973). Éditions du Seuil.

Lacan, J. (n.d.). 11 Février 1970. École lacanienne de psychanalyse.

Lacan, J. (n.d.). 14 juin 1975. École lacanienne de psychanalyse.

Abramović, M. (n.d.). Early works.

Museum of Modern Art. (2010). Marina Abramović: The Artist Is Present [Exhibition materials].

Tate. (n.d.). Rhythm 0, Marina Abramovic, 1974.

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