Le foulé plutôt que le refoulé : à propos d’INTERVENTION, Dyala Khodary, 2022
- Fabrice LAUDRIN

- 14 mai
- 6 min de lecture

Une cité ne tient pas seulement par ses façades, ses noms de rues, ses archives ou ses monuments. La façade sait mentir en poudrant ses rides. L’archive sait classer et devenir mémoire historique. Le monument sait faire le coq et bomber le torse identitaire. La réalité intime, celle des citoyens, travaille plus bas : une bouche d’égout en fonte éternelle prise dans les recharges d’asphalte, un motif de carreau de ciment tournoyant comme le refrain d’une comptine enfantine, des étais qui ne sauvent rien et retardent seulement le naufrage bringuebalant d’une façade vers l’oubli.
Dyala Khodary cherche les points de capiton de Beyrouth, ceux que le regard survole parce que le pied les connaît déjà. Elle ne les place pas dans l’héroïsme du visible, mais dans ce qui porte, raccorde, arrête, recommence.

Dans Intervention, cette recherche se resserre sur un fragment de tapis de carreaux de ciment. Le tableau, 36 × 32 × 2 cm, acrylique sur lin, ne suggère pas seulement l’intimité d’un foyer familial ; il relève ce qui, dans la maison, résonnait sous les pas. Le motif repéré est le Saraska, modèle de la fabrique BlattChaya. Ce nom n’arrive pas vierge dans le catalogue de cette entreprise historique. Il draine derrière lui Achrafieh, Sursock, un souk, une famille aristocratique, une mémoire de quartier. Le motif avait déjà une adresse avant d’avoir une géométrie.
Le fragment agit comme un éclat de mémoire, le bon bout de ficelle par lequel le souvenir commence à se dérouler. Il arrive avec sa plinthe, sa frontière, sa limite ; non pour fermer l’image, mais pour signaler qu’au-delà du prélèvement d’autres univers continuent. Le tableau ne livre pas un Polaroid familial. Il suggère assez pour que nos propres souvenirs s’en emparent.

Pourtant un élément fait grincer le tableau, et c’est cela qui sauve l’œuvre de la carte postale charmante. Dans le catalogue BlattChaya, Saraska joue du noir, du blanc, de la tempérance du gris, pour donner au motif ses reliefs et ses retours. Dyala Khodary lui balance une flaque bleue comme on jette un seau d’eau sur un sol chargé de poussière. Le carreau revient, soudain plus lisible, presque surpris d’apparaître. Mais l’eau n’est bleue que dans les rêves sanitaires. Ce bleu évoque moins la source que le bleu de méthylène : une couleur qui ne lave pas, mais marque, révèle, force une structure à comparaître. Il dépoussière avec une propreté suspecte, comme si le motif devait passer par une chimie pour avouer ce qu’il portait sous les pas.
Un carreau de ciment ne naît pas pour être admiré. Il naît pour tenir. Il reçoit les talons, la poussière, les retours d’école, les visites brèves, les départs contrariés. Il s’use sans mourir. Il traverse plusieurs générations avec une patience que les murs possèdent rarement. Les murs se percent, se repeignent, se vendent, s’abattent. Les tapis de carreaux demeurent sous les cloisons déplacées, plus fidèles que les récits. Le terme patrimoine regarde de trop haut la réalité. Le carreau, lui, travaille depuis le ventre de la maison.
La psychanalyse classique pourrait ouvrir ce dossier avec délice. Elle chercherait le refoulé : un passé enfoui, un Beyrouth d’avant cognant à la fenêtre. Cette piste promettrait une profondeur de pensée, un retour malgré soi depuis les fonds troubles d’une mémoire collective. Mais le tableau résiste à ce réflexe. Le motif ne vient pas d’une mécanique des pulsions. Il vient d’une surface comprimée par l’usage. Ce que Dyala fait remonter, ce n’est pas le refoulé : c’est le foulé. Le refoulé suppose une profondeur qui recouvre. Le foulé impose une surface qui supporte. Sa mémoire n’a pas été enterrée. Elle a été polie, répétée, lissée par le poids des jours.
Surface foulée, certes. Mais l’œuvre de Dyala Khodary émet là son second grincement. Le tableau n’a pas la taille d’une salle de bal. Personne n’y marche. Personne n’y danse. Le fragment est trop petit pour accueillir les talons aiguilles ou les sneakers, mais assez précis pour réveiller la mémoire de leur rythme. Le pied sort de la scène ; l’œil prend le relais.
La clef se tient en deçà de la plinthe. Le Saraska ne fonctionne pas comme un motif plein. Il semble naître de la valse d’un seul quart, retourné, répété, raccordé, jusqu’à produire une totalité que l’œil recompose même quand le tapis demeure lacunaire. Le sol ne raconte pas ; il répète. Il répète un quart de motif jusqu’à imposer au regard une continuité qu’il croit naturelle. La mémoire du foulé possède une loi rotative.
La flaque bleue, presque de méthylène, n’était pas l’argument initial du tableau, mais son révélateur. Le patrimoine n’était pas la clef, seulement un prétexte trop bien élevé. Le refoulé n’était pas la bonne profondeur, car l’œuvre ne dissimule aucun mal-être à domestiquer. Intervention réactive d’abord la mémoire du rythme des corps, puis la mémoire sociale d’un carreau qui porte les usages, enfin une mémoire transgénérationnelle plus tenace que les murs. Il serait tentant d’y apposer le terme « communautaire ». Le mot arriverait trop vite, avec ses frontières déjà prêtes, sa manière d’exclure ce qui demeure hors de ses lignes, hors de ses plinthes. Le carreau travaille avant ces découpages. Il ne fabrique pas une identité ; il fabrique une communauté de passage.
Mais il y a peut-être autre chose qui nous rend aujourd’hui si proches de la ronde d’Intervention. Ce motif n’a rien de l’attirance magnétique d’un Apollon du Belvédère. Dyala Khodary a su user du foulé, du retourné, du répété, du raccordé. Dans cet ordre minuscule, quelque chose déborde le carreau sans quitter son sol. Le raccordement, la répétition, le retournement, le passage des corps ne livrent pas une identité ; ils donnent une manière de tenir. Reprendre depuis le fragment. Faire tourner ce qui reste. Produire une continuité praticable sans pouvoir effacer la coupure. Beyrouth vit peut-être là : avancer sur des raccords, avec la coupure encore sous les pieds.
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Et les splendides carreaux de ciment BlattChaya : https://www.blattchaya.com
Interview Dyala Khodary — Fabrice Laudrin.
13 mai 2026
Là où le bleu se révèle
F.L. : Avez-vous un souvenir personnel lié aux carreaux de ciment ?
D.K. : Je n’ai pas un souvenir précis lié aux carreaux de ciment, mais j’ai toujours été fascinée par les motifs, colorés ou monochromes. Certains membres éloignés de notre famille vivaient dans de vieilles maisons, et je me souviens particulièrement de leurs sols. Quand on est enfant, ces motifs semblent plus vastes et plus présents, presque comme des décors de jeu.
F.L. : Lorsque l’on prononce « Saraska », à quoi un Beyrouthin pense-t-il ?
D.K. : J’ignorais avant votre article que « Saraska » désignait précisément ce motif. Dans le langage familier, « Saraska » renvoie surtout à la famille aristocratique Sursock ; c’en est la forme plurielle ou populaire.
F.L. : Intervention semble dialoguer avec une autre de vos œuvres, Achrafiyeh (détail), issue de la série Beyrouth en Motifs en 2016. Comment situez-vous ce lien ?

D.K. : Je décrirais en quelque sorte cette peinture comme je l’avais formulé dans mon texte d’artiste présenté pour une de mes expositions personnelles : cette œuvre s’inscrit dans une série intitulée Beyrouth en Motifs, qui met en lumière le patchwork urbain grotesque de Beyrouth, à la fois troublant et émotionnellement captivant, à travers les motifs effacés de ce qu’il reste de notre patrimoine. Dans cette peinture comme dans Intervention, le bleu agit comme une lumière discrète révélant des espaces abandonnés, dans un esprit proche de l’urbex. Les perspectives inhabituelles de cette série, en plongée et en contre-plongée, traduisent à la fois l’émerveillement et l’impuissance des explorateurs urbains libanais, notamment des plus jeunes, devenus presque étrangers ou touristes dans leur propre ville. Ce sentiment est accentué par la présence de sneakers contemporaines sur des sols traditionnels anciens.
Puis Dyala Khodary me désigne une autre version d’Intervention, datée également de 2022. La flaque bleue a disparu, ou plutôt les carreaux de ciment s’en seraient gorgés. Le bleu n’est plus le seau jeté sur la poussière. Il remonte du sol comme cette « lumière discrète révélant des espaces abandonnés » dont parle l’artiste. Des pigeons ordinaires occupent la scène. Aucune graine ne les appelle. Aucun geste humain ne les retient là. Ils signalent autre chose : un lieu déserté depuis assez longtemps pour que les volatiles y prennent leurs habitudes. Un autre oiseau semble atterrir sur le bleu, ailes ouvertes, corps pâle. Trop blanc, trop éthéré pour rester simple pigeon. Cette apparition ouvre déjà une autre affaire. À suivre.





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