top of page

Rúna — L’œuvre-peau.

  • Photo du rédacteur: Fabrice LAUDRIN
    Fabrice LAUDRIN
  • il y a 3 heures
  • 6 min de lecture
Johannes Vermeer, La Jeune Fille à la perle, vers 1665, huile sur toile, 44,5 × 39 cm, Mauritshuis, La Haye
Johannes Vermeer, La Jeune Fille à la perle, vers 1665, huile sur toile, 44,5 × 39 cm, Mauritshuis, La Haye

 La Jeune Fille à la perle de Vermeer, peinte vers 1665, tient à presque rien : un visage tourné, une bouche entrouverte, un turban, une perle au bord de la lumière. L’œuvre a quitté depuis longtemps l’atelier du peintre. Elle a traversé les siècles, les musées, les romans, les films, les affiches, les marchandises, les regards innombrables. Ces couches ne l’ont pas recouverte. Elles l’ont épaissie. La jeune fille n’appartient plus vraiment à Vermeer. Elle appartient désormais à cette zone trouble où l’œuvre cesse d’obéir à l’intention de son auteur pour devenir un corps autonome, presque ingrat envers son géniteur, presque vivant.


La question devient celle de toute filiation : que devient une œuvre lorsqu’elle se détache de son père ? L’auteur engendre une forme, mais cette forme cesse de lui appartenir dès qu’elle commence à vivre sous d’autres regards. Elle reçoit d’autres noms, d’autres usages, d’autres blessures, et ne revient jamais intacte vers son origine. Une filiation réussie ne reconduit pas le déterminisme familial ; elle le rompt pour continuer autrement. L’œuvre forte ne devient pas ce que son géniteur avait prévu. Elle devient ce qu’elle peut supporter hors de lui. Vermeer donne le versant lent de cette séparation, celui des regards, des récits et des usages. Joanna Andraos en donne le versant traumatique à travers son œuvre Rúna (2005/2025). Le sujet ne quitte pas seulement son auteur. Il s’en arrache par blessure.



Un portrait de la série Rúna, Rúna: an unrestored story of (dis)appearance, Beyrouth (2005-2025), avec l'aimable autorisation de Joanna Andraos
Un portrait de la série Rúna, Rúna: an unrestored story of (dis)appearance, Beyrouth (2005-2025), avec l'aimable autorisation de Joanna Andraos

Rúna naît pourtant dans une maîtrise extrême. Joanna Andraos construit une scène, règle l’éclairage, travaille le maquillage, place des figures féminines contre des murs chargés d’histoires intimes, ou les abandonne au creux de tissus surannés, dans une lumière de clair-obscur. Les femmes ne posent pas devant la ruine. Elles en naissent. Le mur ne sert pas de fond. Il devient matrice. Les étoffes défraîchies ne symbolisent ni la mort ni quelque trop facile métempsychose. Elles contaminent la peau de l’image. Dès l’origine, Rúna fabrique un lieu instable où apparition et disparition dansent l’un avec l’autre. La photographie ne capture pas un visage. Elle organise sa remontée depuis une matière déjà altérée.


Le titre renforce cette opération. Rúna renvoie aux écritures d’initiés, aux signes qui promettent moins une communication qu’une révélation. La rune ne parle pas. Elle incise. Elle affleure la matière avant que le langage vernaculaire ne la domestique. Elle garde quelque chose du destin confié à un tiers capable de lire là où les autres ne voient qu’une marque. Elle touche aussi au rébus freudien du rêve : non un code à traduire ligne à ligne, mais une écriture en fragments, une surface où condensation et déplacement font passer le latent dans le visible. Andraos travaille exactement dans cette zone : superpositions de négatifs, couches chargées, cliché dénaturé, matière exposée à la chaleur, au feu, au froid. Elle brûle parfois une partie du négatif. Elle introduit des tulles. La photographie tient alors du corps réactif. Elle se voile, se tache, résiste. Andraos joue des qualités propres de la matière. Elle n’arrache rien à l’image. Elle éprouve la matière et ses devenirs.


Le 4 août 2020 retire cette souveraineté à l’artiste. Des tirages Cibachrome de Rúna, accrochés dans sa maison à Achrafieh, reçoivent le souffle de l’explosion du port de Beyrouth. La catastrophe ne vient pas seulement abîmer des œuvres. Elle prend le protocole au mot. Le feu n’est plus une technique exploratoire. La chaleur n’est plus le geste de l’artiste. Le réel pèle la surface au sens propre. Il met à vif ses tissus profonds.

Cette séquence fait de Rúna une œuvre de filiation rompue. Elle porte encore la loi de son origine, mais une autre force l’a arrachée à cette loi. L’œuvre ne tue pas le père freudien. Elle le destitue. Elle révèle que le père n’a jamais été seul maître du destin de sa progéniture.


Portrait funéraire du Fayoum, 55-70 apr. J.-C., encaustique sur bois, 35,8 × 20,2 cm, British Museum, Londres.
Portrait funéraire du Fayoum, 55-70 apr. J.-C., encaustique sur bois, 35,8 × 20,2 cm, British Museum, Londres.

Le parallèle avec les portraits du Fayoum éclaire autrement l’affaire. Dans l’Égypte romaine, ces visages peints sur bois accompagnaient les momies en idéalisant le souvenir. Ils n’adoucissaient pas la disparition. Ils donnaient au disparu une peau seconde, une identité travaillée au bord de la mémoire. Rúna reprend cette fonction et la retourne. Le Fayoum maintenait le visage contre l’effacement du corps. Rúna maintient la blessure contre l’effacement de l’événement. Le portrait funéraire ravivait une présence morte. La photographie blessée empêche un événement mortifère de devenir archive morte.


Première souscription-tombola dite « de la reconnaissance en faveur des Gueules cassées
Première souscription-tombola dite « de la reconnaissance en faveur des Gueules cassées

Les Gueules cassées imposent une comparaison plus dure. Après la Première Guerre mondiale, ces visages revenus du front obligeaient la société à regarder sa propre violence en face. La blessure ne se racontait pas seulement dans les livres d’histoire. Elle s’est portée en public pendant trois générations. Rúna revient de Beyrouth avec une puissance analogue. Chaque tirage coud deux temps : l’image née de l’artiste et l’image frappée par l’Histoire. La série ne revient pas avec la noblesse d’un vétéran et des récits de futur grand-père. Elle revient avec une face insoutenable. Sa beauté n’a plus rien du teint clair ni de l’attitude suspendue de La Jeune Fille à la perle. Elle tient à ce que cette peau a traversé sans totalement céder.

 

Didier Anzieu fournit ici l’outil décisif. Dans Le Moi-peau, il avance un modèle simple et intuitif : la peau n’est pas seulement un organe. Elle donne au sujet sa première enveloppe. Elle contient, filtre, protège, inscrit, borde. Elle apprend au corps où il commence et où le monde l’atteint. Rúna déplace cette intuition vers l’image. Le Cibachrome promet une peau brillante, dense, presque close. Le souffle du port traverse cette promesse. Il n’abîme pas seulement une surface ; il attaque la fonction contenante de la photographie. L’image ne dit plus seulement : voici ce que je montre. Elle dit : voici ce qui m’a touchée et me porte devant vous.

La série Rúna d’Andraos trouve sa puissance précisément ici. Rúna oblige à penser une œuvre-peau. Une œuvre-peau ne possède pas une surface comme un objet possède un dehors. Elle vit par sa membrane. Elle reçoit les atteintes, les garde, les transforme, les redistribue. Elle ne sépare plus proprement l’intention de l’artiste et la violence du monde. Elle les fait cohabiter dans une même enveloppe blessée. La peau photographique devient alors une membrane tierce : ni simple support, ni simple archive, mais le lieu exact où une œuvre cesse d’obéir à son origine et commence à porter son propre destin.


Freud donne le temps de cette opération. L’après-coup désigne ce moment où un événement ultérieur recharge un événement antérieur et lui donne une puissance nouvelle. Rúna matérialise ce mécanisme. Après 2020, les brûlures d’atelier, les négatifs altérés, les voiles, les surfaces chargées changent de régime. L’explosion leur donne une violence rétroactive. Le premier geste devient prémonitoire : il fait affleurer à la conscience ce que le contexte de création portait déjà. Il ne devient pas prophétique : aucune parole d’autorité supérieure n’annonçait la catastrophe. L’œuvre n’avait rien prédit. Elle avait construit une forme capable de recevoir l’événement et d’en imprimer la conscience.


La logique du seuil précise le basculement. Une première trace naît du geste de l’artiste. L’explosion, l’arrachement, la non-restauration ajoutent d’autres traces. L’œuvre accumule. Le seuil est franchi lorsque l’histoire matérielle cesse d’accompagner le motif et devient motif à son tour. Rúna ne représente pas un trauma. Elle en adopte la structure. Le trauma ne produit pas seulement une blessure. Il oblige à nommer l’œuvre autrement, à la discourir autrement, catalogues d’exposition compris. Désormais, aucune notice sérieuse ne pourra séparer les portraits de 2005 des tirages atteints en 2020, de la surface arrachée et du choix de non-restauration. Son Moi matériel rencontre l’Autre des archives, des cartels, des récits futurs. La photographie devient un appareil d’après-coup : elle ne montre pas seulement ce qui s’est passé ; elle force le passé à changer de peau.


La restauration aurait refermé l’affaire. Elle aurait ramené l’œuvre vers l’autorité du premier état. Elle aurait sauvé l’image au prix de sa vérité. La non-restauration maintient au contraire la dispute entre l’intention et l’événement. Elle laisse l’œuvre dans sa séparation. Vermeer avait perdu sa jeune fille dans la lente autonomie des regards. Joanna Andraos perd Rúna dans la violence d’une peau arrachée. Cette perte n’appauvrit pas l’œuvre. Elle l’accomplit. Devant cette peau ouverte, l’observateur ne demande plus seulement ce qu’Andraos a voulu exprimer. Il regarde ce que l’œuvre a supporté hors de la main qui l’a créée. La perle, restaurée en 1994, continue de jouer des reflets sous les couches de fond de teint patrimonial. L’épiderme à vif de Rúna ne s’est pas refermé. Il tient plus fort depuis l’arrachement.

 

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note

Site propulsé par le Cercle Franco-Autrichien de Psychanalyse - 2003-2026

8 rue de Rozambidou F-29930 Pont-Aven

Tous les textes et graphismes n'engagent que leurs auteurs... et ne sont pas libres de droits.

bottom of page